Le cahier de ma
mémoire
Cette
vie qui est la mienne
1 — Ceci est mon
histoire
Pas
celle des autres.
Pas celle qu’on embellit.
Pas celle qu’on arrange pour plaire.
Juste
la mienne, celle que j’ai vécue, telle que je l’ai ressentie.
Je
suis dyslexique. Depuis toujours, l’écriture et l’orthographe sont pour moi
c’est un combat. J’essaie de faire au mieux, ce n’est pas facile.
Pourtant,
j’ai ressenti le besoin de raconter ma vie, coûte que coûte la raison, je ne
voulais pas que mes souvenirs bons ou mauvais disparaissent avec moi.
On
parle beaucoup aujourd’hui d’intelligence artificielle.
On
dit qu’elle est faite pour aider les gens.
Moi,
parfois, j’ai plutôt l’impression qu’elle sert surtout l’argent et la
puissance. Peut-être que je me trompe.
Mais
pendant longtemps, des gens comme moi, qui avaient des difficultés avec
l’écriture, ont surtout été regardés de haut.
Alors,
aujourd’hui, je prends ma revanche à ma manière :
Voilà…
J’écris.
Je
suis né en 1945, dans une France encore meurtrie par la guerre, le chaos et la
souffrance.
Ma
naissance est liée à un événement dont je n’ai jamais eu la certitude absolue.
Ma
mère, Suzanne, aurait peut-être été violée par un soldat américain. Je dis « peut-être », par
ce que toute ma vie j’ai porté ce doute, cette ombre et ce poids silencieux.
Ma vie n’a donc pas
commencé dans la douceur.
Dès
le départ, sans même le savoir, j’étais dans un mauvais conte qui me dépassait.
Une
histoire faite de violence, de secrets et de blessures.
J’ai
longtemps eu le sentiment que, dès ma naissance, il avait fallu que je me batte
pour exister, pour être reconnu et pour trouver ma place.
Rien
ne m’a jamais été offert facilement.
Ce
récit n’est ni une morale, ni une plainte, ni une accusation.
C’est
simplement mon chemin. Un chemin avec ses blessures, ses chutes, ses colères,
ses erreurs, mais aussi ses rencontres, ses bonheurs et ses moments de lumière.
L’événement de janvier 1945
En
janvier 1945, la guerre était encore bien présente.
Même
si Paris avait été en partie épargnée par les combats, la peur, la méfiance et
la fatigue étaient partout.
Ma
mère, Suzanne, vivait provisoirement chez sa mère,
Henriette,
à Bry-sur-Marne, en attendant de pouvoir obtenir un logement HLM.
Un
jour glacial de janvier, elle partit porter le déjeuner à son mari, Gilbert,
« il l’avait oublié en partant le
matin » celui-ci travaillait comme sellier rue du
Faubourg-Saint-Antoine, à
Paris.
Après
lui avoir remis son repas, elle reprit le chemin du retour.
Elle
connaissait bien cette petite rue isolée.
C’est là que sa vie
allait basculer.
Un
soldat surgit, de nulle part.
Ma
mère eut immédiatement peur. Elle tenta de résister, mais l’homme était
beaucoup plus fort qu’elle.
Elle
se débattit, tenta de se défendre, mais elle finit par perdre connaissance sous
la violence de l’agression.
Lorsqu’elle reprit
ses esprits, l’homme avait disparu.
Des
passants arrivèrent, trop tard.
Ma
mère était bouleversée, humiliée, profondément brisée.
Pourtant,
elle ne trouva pas la force de raconter ce qui venait de lui arriver.
Elle rentra chez sa
mère.
Là,
elle se lava longuement, comme si elle pouvait ainsi effacer de son corps ce
qui venait de se produire.
Mais
certaines blessures ne partent pas avec l’eau.
Elle
ignorait encore que cette journée allait changer toute sa vie.
Et,
sans qu’elle le sache encore, elle
allait aussi changer la mienne.
La découverte de sa grossesse
Quelques
mois plus tard, ma mère commença à sentir que son corps avait changé.
Elle
ne comprenait pas immédiatement ce qui lui arrivait.
Elle
pensa d’abord à une nouvelle grossesse avec Gilbert. L’agression qu’elle avait
subie, elle l’avait enfouie très profond, hors d’elle-même.
Peut-être
espérait-elle qu’en n’en parlant pas, elle finirait par disparaître.
Mais
lorsqu’elle comprit qu’elle était enceinte et qu’elle en parla à son mari, il
eut une réaction fut brutale.
Gilbert
était furieux, perdu et profondément blessé dans son orgueil.
Lorsqu’il
comprit que cet enfant pouvait être le résultat du viol de sa femme, il s’écria
:
«
Je ne veux pas de ce truc dans ton ventre».
Cette
phrase, je ne l’ai évidemment pas entendue.
Je
n’étais encore qu’un enfant à naître.
Mais
cette histoire allait pourtant peser sur toute ma vie mon existence.
Malgré
tout, mon père ne pouvait pas empêcher ma venue au monde.
Mon arrivée dans ce monde
Moi,
dans le ventre meurtri de ma mère, je ne savais rien de tout cela.
Je
n’étais qu’un enfant qui grandissait, protégé par ce cocon chaud et rassurant.
Je
ne connaissais ni la guerre, ni la violence, ni les secrets des adultes.
Je
ne savais pas qu’une histoire compliquée se préparait déjà autour de moi.
Puis vint le jour
de ma naissance.
Je
suis alors passé brutalement d'un univers doux et silencieux à un monde dur,
bruyant, et parfois cruel.
Je
ne savais encore rien de ce qui m’attendait.
Je
ne savais pas que mon enfance allait être difficile.
Je
ne savais pas que je connaîtrais le rejet, les déplacements, les séparations,
les blessures et les moments de très longues solitudes.
Je
ne savais pas non plus que, malgré tout cela, je connaîtrais l’amour, l’amitié,
les rencontres, les joies et les très grands bonheurs.
Je
venais simplement de naître.
Et c’était le début de « cette vie qui est la mienne ».
Le cahier de ma
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Cette
vie qui est la mienne
2 — Mes origines
L’origine du nom « Monnéry »
Mon
nom est Monnéry.
Il
vient très probablement du mot «
Monnerie », qui désignait
autrefois un moulin ou une petite ferme où vivait un meunier. Cela
signifie que l’un de mes ancêtres était peut-être meunier, ou simplement
habitant d’un lieu appelé La
Monnerie.
Au
Moyen Âge, beaucoup de noms de famille sont ainsi nés d’un métier ou d’un lieu. Le mien semble avoir
cette origine.
Le
nom Monnéry
est surtout présent dans le département du Rhône, notamment autour de Villefranche-sur-Saône.
Mes
propres ancêtres viennent notamment de Claveisolles,
de Lyon,
mais aussi de Grenoble,
où vivait mon arrière-grand-mère Marie
Monnéry.
Mes
racines plongent donc profondément dans cette région.
La dyslexie, un mal familial
Je
suis dyslexique.
Cela
m’a accompagné toute ma vie. Lire, écrire sans faire de fautes, retenir les
chiffres, faire une dictée ou effectuer certains calculs ont toujours été des
difficultés frustrantes pour moi.
Quand
j’étais enfant, personne ne comprenait vraiment ce que cela signifiait. On
disait simplement :
«
Il est mauvais à l’école. Sans chercher à savoir pour quelle raison»
Mais
ce n’était pas si simple.
Aujourd’hui,
au XXIe siècle, j’ai la chance de disposer d’outils qui m’aident énormément :
les correcteurs d’orthographe, la calculatrice, les traducteurs et surtout
l’informatique.
Grâce
à eux, je peux continuer à écrire cette histoire, malgré mes difficultés.
Et
finalement, peut-être que l'essentiel n'est pas d'écrire sans faute, mais
d'avoir quelque chose à raconter.
Un temps de ma vie
Ma
vie a été un chemin accidenté.
Les
années passent vite, parfois beaucoup trop vite.
J’avance,
je tombe, je me relève, j’écris… et je continue.
Cette
histoire, je ne l’écris pas pour la rendre plus belle qu’elle ne l’a été.
Je
veux simplement laisser une trace de ce que j’ai vécu, de ce que j’ai ressenti
et de ceux qui ont traversé ma vie.
« Oui je sais je l’ai déjà écrit ».
Ce que je pense des religions
Je
le dis franchement, sans détour.
À
mes yeux, les religions ont causé énormément de souffrances, de guerres et de
morts dans l’histoire du monde.
Pour
ma part, je vois la vie avant tout comme quelque chose de biologique et naturel
:
Un
homme féconde une femme, un enfant naît neuf mois plus tard, puis un jour
chacun retourne dans l’oubli le néant.
C’est
ma manière de voir les choses.
Je
ne cherche pas à l’imposer à qui que ce soit.
Je
suis né le 20
septembre 1945.
Un
jour, moi aussi, je partirai dans le noir.
Mais
il restera peut-être quelque chose de moi dans ces pages : mes souvenirs, mes
colères, mes joies, mes peines et mes mots, même imparfaits.
Je les signes en
mon nom : Lucien Monnéry
Côté père, côté mère : ma lignée
Je
possède des actes et des documents qui attestent d'une partie de mes origines.
Lorsque
je regarde cette famille, je découvre l’histoire faite de naissances, de
séparations, de conflits, de divorces et parfois de drames.
Parmi
ceux qui ont marqué ma vie, il y a notamment mon fils Didier, décédé le 23 août 2018.
Il
y a aussi mes frères et mes sœurs, chacun ayant connu son propre parcours, avec
ses joies, ses difficultés et ses blessures.
Notre
histoire familiale n’a pas toujours été simple.
Mais
toutes ces vies, toutes ces histoires, font partie de la mienne.
Mes arrière-grands-parents
Parmi
les noms retrouvés dans mes documents filiaux figurent :
Marie-Louise
Monnéry
13 juillet 1883 – 27
octobre 1971
Gilbert-Marie
Monnéry
20 mai 1904 – 18 octobre
1971
D’autres
ancêtres apparaissent dans cette généalogie :
Eugène-Henri
Delahaye,
né le 15 juillet 1859.
Victorine-Augustine
Lacroix,
née le 16 mai 1869.
Henriette
Augustine Delahaye, née le 10
septembre 1893 décédée
le 25 mars 1976 à Drancy.
Derrière
ces noms et ces dates, il y a des hommes et des femmes qui ont vécu avant moi.
Je
ne les ai pas tous connus, ils font partie de mon histoire celle qui a conduit
jusqu’à ma propre naissance.
Du
côté « mère » de cette
lignée il n’y a aucun doute.
D’ailleurs
depuis toujours je me dis que dès la naissance nous devrions porter le nom de
notre mère pas de notre père, lui restant incertain. « Sauf par l’ADN »
L’histoire de mon grand-père Luppu, Louis
Mon
grand-père était commis
boucher.
Sa
vie n’a pas été simple. À la suite d’une altercation avec la police, il a
failli être expulsé de France.
Heureusement,
grâce à la notoriété de son frère, il a pu obtenir du travail à l’usine Jacob-Delafon et
ainsi éviter cette expulsion.
Mais
si cet épisode lui permit de rester en France, sa vie familiale, elle aussi,
fut particulièrement compliquée.
De
son union avec ma grand-mère, sont nés
quatre enfants :
Georges, en 1921,
Suzanne, ma mère, en 1923,
Raymonde, en 1924 et Jean-Marcel-Lucien,
en 1926.
Puis,
en 1931,
un jugement du tribunal
de Corbeil lui retira
officiellement la paternité.
Voilà une partie de
mes origines.
Des
noms, des dates, des histoires parfois difficiles à comprendre. Mais derrière
chaque document se cache une vie, et derrière chaque vie se trouve une part de
la mienne.
Si
vous n’avez pas tout compris, je mettrai des paroles sur les actes dans les
pages suivantes. « Voir mon blog
plus imagé »
Le cahier de ma
mémoire
Cette vie qui
est la mienne
3 — Début d’inconscience
Cette mémoire qui commence dans le brouillard
Pourquoi
ce sous-titre, « Début
d’inconscience » ?
Parce
que je crois que, de zéro à cinq ou six ans, la mémoire ne conserve que très
peu de choses.
Les
premières années de notre vie semblent souvent disparaître dans un brouillard
dont il ne reste que quelques images, quelques
sensations, quelques voix.
Sauf parfois.
Parfois,
un souvenir est tellement fort qu’il vient se graver dans votre tête et vous
accompagne pour le restant de votre vie.
Je
vais donc commencer par ce que je sais, mais aussi par ce que je crois savoir.
Car, concernant ma naissance et surtout la manière dont j’ai été élevé,
beaucoup de questions sont restées sans réponse.
Un enfant peut-il être désiré ?
Mathématiquement,
ce petit bonhomme que j'étais a été conçu au début de l'année 1945.
La mère, c'est
certain. Le père, peut-être.
Mais
la colère fait parfois écrire des choses que l'on regrette ensuite. Alors pourquoi ai-je écrit cela ?
Parce
que, pendant toute mon enfance, j'ai ressenti quelque chose que je n'ai jamais
vraiment réussi à expliquer :
Le
sentiment de ne pas avoir été un enfant désiré.
Une
personne avisée m'avait un jour laissé entendre, à mots couverts, que j'aurais
peut-être été conçu sans amour, voire que ma mère aurait pu vivre une grossesse
qu'elle n'avait pas souhaitée.
Je
ne peux évidemment pas affirmer que cela soit vrai.
Ce
ne sont que des paroles, des impressions et des interrogations qui ont
accompagné ma vie.
Une
voyante m'avait également dit que je n'étais pas le fils que mon géniteur
aurait désiré.
Vérité
?
Imagination
?
Coïncidence
?
Je
ne le saurai probablement jamais.
Mais
une chose, elle est restée gravée dans
ma mémoire : mon père,
celui que j'ai toujours considéré comme tel, ne m'a jamais montré beaucoup
d'affection.
Je
me souviens même que lorsque, enfant, si je souhaitais l’embrasser il tournait
la tête.
Pour
un petit garçon, ce genre de geste peut faire très mal.
Et
puis il y avait les coups de ceinture.
Certains
souvenirs s'effacent avec les années.
Ceux-ci,
non.
Avant ma naissance
Pour
comprendre d'où je viens, il faut remonter des années avant ma naissance.
Notre
mère connaissait notre père dès sa plus jeune enfance. J'avais même entendu
raconter qu'elle l'avait connu lorsqu'il était encore livreur de lait à Brie-sur-Marne,
il conduisait sa charrette tirée par un cheval.
À
cette époque, notre père avait déjà vécu une première belle histoire avec la
mère de Jean-Claude, son premier fils, né en 1934 d'une précédente union.
Cette
femme était bretonne. Leur histoire aurait duré environ deux ans. Puis,
souffrant du mal du pays, elle serait repartie vivre auprès de ses parents.
Notre père ne l'aurait pas suivie, peut-être par peur de l'avenir, peut-être
pour d'autres raisons que je ne connaîtrai jamais.
Notre
mère, elle, était encore très jeune lorsqu'elle tombât amoureuse de ce livreur
de lait.
Elle
attendait son passage avec impatience.
À
seize ans, elle avait déjà compris, du haut de sa jeunesse, qu'elle était
amoureuse de cet homme qui avait vingt ans de plus qu'elle.
Lorsqu'elle
apprit qu'il était libre, elle lui fit comprendre qu'il était l'homme de sa
vie.
Lui,
sans doute conscient de la différence d'âge de sa jeunesse, ne lui avait
d'abord rien dit.
Mais elle sut le
convaincre.
Ils
finirent par être ensemble, avec Jean-Claude, et partirent vivre à Dieue, près de
Verdun.
Une famille qui s'agrandit
Mon
père et ma mère se marièrent le 8
novembre 1941 à
Dieue,
dans la Meuse.
Ils
y restèrent quelque temps, jusqu'à la naissance de leur premier enfant, Alain,
né en 1942.
Après
cela, ils retournèrent à Brie-sur-Marne, chez Henriette ma grand-mère
maternelle, chemin de la Montagne.
Mon
père avait appris le métier de tapissier-sellier,
un métier manuel qui allait lui permettre de travailler et de faire vivre sa
famille.
Après Alain, arrive René
Notre
frère René arriva le 18
juin 1944, un peu avant la fin de la guerre.
À
la Libération, après une dispute avec ma grand-mère, notre père fit une demande
de logement et obtint finalement une HLM dans le 13ᵉ arrondissement de
Paris, près de son travail.
Il
n'y eut pas de chômage pour lui après la guerre.
Au
contraire, il participa à la
restauration de nombreuses salles de cinéma et de théâtre parisiennes.
Il
travailla notamment sur des fauteuils et des strapontins du Gaumont-Palace,
de l'Alhambra, du cinéma Pathé et d'autres salles encore.
Paris
sortait alors d'une période terrible.
La
guerre venait à peine de se terminer.
La
Libération avait été accompagnée de son lot de règlements de comptes, de
désordre et de bouleversements.
La
ville changeait, mais la vie devait continuer.
Et,
dans cette famille déjà bien remplie, un nouvel enfant allait bientôt arriver.
Et puis, il y eut moi
Après
trois garçons
—
Alain, René et mon demi-frère Jean-Claude du côté de mon père
—
mes parents attendaient peut-être autre chose.
Une
fille, peut-être.
Mais
non ce fut encore un garçon.
Moi.
Je
plaisante parfois en me disant que mon premier cri n'avait certainement pas été
plus fort que celui de ma mère lorsqu'elle avait découvert que j'étais encore
un garçon !
Dommage
pour eux…
Mais,
avec le recul, je pourrais presque ajouter :
Dommage
pour moi aussi.
Je
suis né le 20
septembre 1945.
La
guerre venait tout juste de se terminer. Le monde sortait de six années de
cauchemar et tentait de reprendre son souffle.
Et
moi, au milieu de cette immense histoire, je poussais mon premier cri.
Personne
ne savait encore ce que serait ma vie.
Personne
ne savait les blessures, les joies, les rencontres, les amours et les drames
qui m'attendaient.
Moi
non plus, évidemment.
J'étais
simplement un petit garçon qui venait d'entrer dans ce monde.
Le monde, lui, continuait de tourner
Le
20 septembre 1945, le monde était encore profondément marqué par la Seconde
Guerre mondiale.
Quelques
semaines auparavant, les bombes atomiques avaient détruit Hiroshima et
Nagasaki.
Le
Japon avait annoncé sa capitulation le 15 août et celle-ci avait été
officiellement signée le 2 septembre 1945 à bord du cuirassé USS Missouri,
mettant la fin à la Seconde Guerre mondiale.
Pendant
ce temps, en Inde, le mouvement pour l'indépendance poursuivait son combat sous
l'impulsion notamment de Gandhi et de Nehru.
L'Histoire
écrivait donc ses grandes pages.
Et
moi, sans le savoir, je commençais la mienne.
Une
petite vie parmi des milliards d'autres.
Mais cette vie qui est la mienne
venait de commencer.
Le cahier de ma
mémoire
Le cahier de ma mémoire
4 — Enfant
rejeté, transbahuté
1947 — La naissance de Raymond
Avec
la naissance de Raymond commence, pour moi, une
Enfance
faite de déplacements. Nous étions tantôt ici, tantôt là, au gré des grossesses
nombreuses de notre mère.
Nous
étions des enfants que l’on plaçait chez les uns, chez les autres, selon les
besoins du moment.
En
1949, j’avais quatre ans. De cette période, je garde peu de souvenirs précis.
Quelques
images seulement : l’école, les récréations et surtout ma petite boîte à
goûter, qui ressemblait à un petit coffret avec un couvercle arrondi.
À
l’intérieur, ma mère glissait un casse-croûte pour le midi.
À
cette époque, pas de cantine scolaire. Chaque enfant mangeait dans la cour ou dans le « pré
haut ».
L’école
se trouvait rue des Cinq-Diamants, dans le quartier de la Butte-aux-Cailles, à
Paris.
Puis,
dans les années 1950, Alain, René, Raymond et moi avons été placés chez notre
grand-mère, à Brie-sur-Marne.
Nous
étions gardés soit par Raymonde, la sœur de notre mère, soit par notre oncle
Jean, son frère. Jean était un homme très dur avec nous.
Pour
nous punir, il nous faisait mettre à genoux sur un manche de pioche, les mains
posées sur la tête.
Nous
restions ainsi un temps qui nous semblait interminable.
Je garde de lui un souvenir particulièrement
sombre.
C'était
aussi lui qui tuait les poules et les lapins pour les vendre ou les manger.
Pour
nous, enfants, ces scènes étaient impressionnantes.
Heureusement,
c'était généralement la tante Lulu qui nous
Accompagnait
à l'école et venait nous rechercher.
Pour
nous rendre à l'école, nous traversions de petits chemins en pleine campagne.
Nous faisions environ deux kilomètres, un parcours qui nous paraissait interminable, surtout les matins
froids.
Lulu
était si proche de nous en âge que nous la considérions presque comme une sœur
ou une copine plutôt que comme notre tante.
Elle
était la sœur d'Eugène. Tous les deux étaient les derniers enfants de notre
grand-mère, nés de son union avec son
Troisième
compagnon, que nous appelions notre grand-père
Dijon.
Notre histoire familiale
Avant
lui, notre grand-mère avait connu Mathieu, un postier. De cette première union était né mon oncle, André.
Notre
Grand-mère maternelle avait rencontré
Jacob Luppu, qui était d'origine roumaine, son prénom en français signifiait
Louis.
Il
était, « disait-t ‘on » le
frère de l'un des entrepreneurs à
l'origine de la société Jacob-Delafon,
l'entreprise était connue pour ses équipements sanitaires révolutionnaires.
Avec
Jacob, notre grand-mère avait eu cinq enfants : Georges, né en 1920, Suzanne,
notre mère, née en 1922, Raymonde, en 1924, et deux autres enfants morts peu de
temps après leur naissance, dont un petit Lucien qui n'avait pas vécu
longtemps.
Mais
notre grand-père Jacob avait refusé de se marier avec notre grand-mère. Après
dix années de vie commune, il avait quitté à
plusieurs reprises sa compagne et ses enfants, avant de partir
définitivement le17 septembre 1929.
Le
jugement du tribunal civil de Corbeil, rendu en 1931, avait constaté cet
abandon de famille, il avait été déchu de ses droits de paternité.
Notre
grand-mère s'était donc retrouvée seule avec ses enfants.
Plus
tard, elle avait rencontré celui que nous appelions grand-père Dijon.
Tous
les deux avaient dû se battre pour survivre. Ils cultivaient un petit lopin de
terre et vendaient leur récolte sur les marchés, transportée dans une petite
charrette à quatre saisons qu'ils
Tiraient
eux-mêmes.
Après
le marché, notre grand-mère fabriquait aussi des
Bouquets
de fleurs artificielles. Elle les assemblait avec
Beaucoup
de minutie.
C'était
un petit travail à domicile qui permettait d'améliorer un peu les fins de mois.
Elle gardait également des enfants de l'Assistance publique.
Quand
je repense à cette époque, je me dis qu'elle devait être incroyablement
courageuse. Il fallait nourrir cette grande famille et faire vivre tout ce
petit monde avec bien peu de moyens.
La boule de feu
Parmi
les rares souvenirs de cette enfance, il en est un que je n'ai jamais oublié.
Un
jour d'été, il faisait très chaud, l'air était lourd. Nous avions passé
l'après-midi à jouer dans le pré en pente qui se trouvait juste à côté de la
maison de notre grand-mère.
Ce
jour-là, j'avais même été poursuivi par un énorme insecte noir, probablement
une grosse guêpe ou un bourdon.
À
l'époque, cela m'avait déjà suffisamment effrayé !
Puis,
dans la soirée, le ciel s'est brusquement assombri. De grosses
gouttes de pluie ont commencé à tomber.
L'orage
est arrivé avec des éclairs énormes, puis de la grêle.
Tout
le monde est rentré précipitamment dans la maison.
J'étais
assis à côté de mon frère Raymond lorsque, soudain, quelque chose d'incroyable
s'est produit.
Une
grosse boule de feu est passée tout près de nous. Elle nous avait frôlés.
Nous
avons été complètement terrorisés, très choqué même.
Aujourd'hui
encore, je me demande exactement ce que
nous avons vu. Était-ce un phénomène électrique lié à l'orage ?
Une
boule de foudre, ce phénomène rare que l'on appelle parfois la foudre en boule
? Je ne saurais pas l'affirmer.
Mais
je sais ce que nous avons ressenti. Nous étions devenus tout blancs de peur.
Nos
tantes Lulu et Raymonde nous ont frictionnés avec de l'eau de Cologne pour nous
remettre de nos émotions.
Ce
jour-là, nous avons vraiment eu très peur.
Et
depuis cet épisode, l'orage est toujours pour moi quelque chose d'inquiétant.
1948 — Jacques arrive
Sa naissance, en
1948, terminait cette première série de garçons.
Nous étions
désormais plusieurs frères et sœurs à nous partager entre notre mère, notre
grand-mère et les différentes personnes qui pouvaient nous accueillir.
C'est aussi là
que je comprends mieux pourquoi mon enfance a été faite de ce perpétuel
ballottage. Nous étions devenues une famille nombreuse.
Les grossesses se
succédaient.
Les
enfants arrivaient les uns après les autres.
Et
moi, petit garçon, je grandissais au milieu de cette grande famille, sans
vraiment savoir où était ma place.
J'étais
là, tout simplement.
Transbahuté
d'un endroit à l'autre, au gré des circonstances et des possibilités de chacun.
À
cet âge-là, je ne pouvais évidemment pas comprendre tout cela.
Mais
avec le recul, je crois que cette enfance a laissé en moi une mauvaise
impression :
Celle
d'être un enfant que l'on déplaçait plus qu'on installait.
C'est
probablement là que commence cette sensation de rejet et d'abandon qui
accompagnera longtemps ma vie.
Le cahier de ma mémoire
Cette vie qui est la mienne
5 — Souvenir
marqué par le sang
Jean-Claude, l'enfant à part entière.
Nous
étions quatre garçons : le grand Jean-Claude, Alain, René et moi, Lucien.
Jean-Claude
n'avait jamais vraiment été accepté par notre mère.
Il
fut donc décidé que notre grand-mère paternelle, Marie-Louise, le garderait et
s'occuperait de son éducation.
Notre
grand-mère était gardienne d'un immeuble situé dans un quartier chic du XVIᵉ arrondissement de
Paris, rue Copernic, juste en face de l'Union libérale israélite
de France.
Sa
loge était minuscule. Elle disposait même d'une toute petite cuisine
rudimentaire, aménagée dans la descente de la cave de la copropriété.
Elle
n'avait évidemment pas la place d'accueillir Jean-Claude dans ce petit
logement.
Un
propriétaire lui proposa alors une solution : une chambre de bonne au sixième
étage, destinée à notre frère. En échange, Jean-Claude devait effectuer
quelques petits travaux d'entretien dans l'immeuble.
C'est
ainsi qu'il grandit auprès de notre grand-mère, dans cette chambre tout en haut
de l'immeuble, tandis que nous, ses frères, poursuivions notre enfance chacun
de notre côté.
Enfin, une fille
Après
plusieurs garçons, notre famille allait enfin accueillir une petite fille.
Mais
pendant la grossesse de notre mère, un événement aurait, semble-t-il,
profondément marqué son état.
Notre
frère Jacques avait failli tomber par la fenêtre du quatrième étage.
Notre
mère aurait subi un terrible choc à la suite de cet accident.
Selon
ce qui nous a été raconté par la suite, ce choc aurait provoqué une malformation chez le bébé
qu'elle portait.
Lorsque
notre sœur Chantal est née, elle souffrait effectivement de graves problèmes de
santé.
Au
début des années 1950, elle était atteinte de ce que l'on appelait alors la « maladie bleue », une
grave malformation cardiaque.
Elle dut subir
plusieurs opérations.
La
plus importante fut une opération à cœur ouvert.
Elle
fut même, nous disait-on, l'une des plus jeunes enfants à subir une telle
intervention à cette époque.
Les
médecins ne lui donnaient que trois ou quatre années à vivre.
Pourtant,
Chantal allait leur donner tort.
Elle
allait vivre jusqu'à l'âge de neuf ans.
Notre père et les médecins.
À
cette époque, notre père avait repris des études.
À
force de travail et en réussissant ses concours, il avait progressivement gravi les échelons. Parti
de garçon de salle, il était devenu manipulateur en radiologie dans un hôpital
privé.
L'hôpital
Marie-Lanelongue faisait partie des établissements où Chantal fut prise en
charge.
Notre
père connaissait donc particulièrement bien le milieu médical et pouvait suivre au plus près les
soins prodigués à notre petite sœur.
Elle
bénéficia certainement des meilleurs soins que l'on pouvait lui donner à cette
époque et de spécialistes compétents.
Mais
malgré tout ce que les médecins pouvaient faire, son cœur restait fragile.
Chantal vivait avec sa maladie depuis sa
naissance.
Et
nous, ses frères, la regardions grandir avec cette épée
au-dessus
de sa tête.
Une petite fille qui souffrait.
En
1960, son état devint de plus en plus critique.
Elle
avait des problèmes respiratoires, de terribles migraines et son cœur la
faisait souffrir constamment.
Elle
avait beaucoup de mal à vivre comme les autres enfants.
Mes
parents avaient essayé de la mettre à l'école, mais les autres enfants se
moquaient d'elle.
Elle
devait être protégée en permanence.
Elle
ne devait subir aucun choc ni aucune émotion trop forte. Les médecins la
surveillaient constamment.
Vers
ses huit ans elle commença à avoir des maux de tête qui devinrent de plus en
plus violentes, de plus en plus
Douloureuses.
Après
de nouveaux examens, les médecins lui découvrirent une grosse tumeur au
cerveau.
Il
ne restait plus qu'une solution : tenter l'opération de la
dernière
chance.
Mais
cette fois, Chantal ne se réveilla pas.
Elle
est décédée à l'hôpital de la Pitié.
Elle
n'avait que neuf ans.
Je
n'avais jamais vu notre père pleurer.
Pourtant,
la mort de notre petite sœur fut quelque chose de terrible pour lui.
Après
toutes ces années de souffrance, de traitements et
D’opérations,
Chantal était enfin délivrée de cette vie qui lui avait fait tant de mal.
Mais
pour nous, sa disparition laissait un vide immense.
Le souvenir du sang
Et
puis il y a un autre souvenir.
Celui-là,
c'est le mien.
J'avais
seulement six ans.
Je jouais avec un
petit sac qui était mon jouet.
Mon
petit frère Jacques me l'arracha des mains. Je repris
Aussitôt
mon jouet.
Jacques
se mit alors à pousser des cris stridents.
Ma
mère, excédée par ses cris, ne chercha pas à comprendre ce qui s'était passé.
Elle
m'arracha brutalement le sac des mains et me le fracassa sur la tête.
Il
y avait des bouteilles fragiles à l'intérieur.
Le
coup fut violent.
Je
glissai lentement contre le mur.
J'avais
très mal à la tête.
Et
puis il y eut le sang.
Mon sang.
Je
le vois encore aujourd'hui.
Je
vois ce sang qui coulait sur le mur blanc.
Cette
image ne s'est jamais effacée de ma mémoire.
J'ai
été emmené à l'hôpital.
Mais
là encore, même à six ans, il fallait déjà savoir se taire.
J'ai
dû dire que je m'étais cogné en jouant.
Je
ne devais pas raconter ce qui s'était réellement passé.
Pourquoi
?
Je
ne le savais pas vraiment.
J'étais un enfant.
Je
savais seulement qu'il ne fallait pas dire la vérité.
Aujourd'hui,
plus de soixante-dix ans après, je me souviens encore de ce mur blanc et de ce
sang qui coulait dessus.
Il
y a des souvenirs que le temps n'efface pas.
Celui-là
en fait partie.
C'est
peut-être pour cela que j'ai choisi de donner à ce chapitre le titre de
Souvenir
marquer par le sang.
Parce
que ce n'est pas une image que j'ai inventée.
C'est
une image de mon enfance.
Une image
de cette vie qui est la mienne.
Le
cahier de ma mémoire
Cette
vie qui est la mienne
6-Début d’incompréhension
Après
Chantal arrivée de Danielle en 1954
A 10 ans
j'ai dû accompagner mon frère Raymond dans un centre pour enfants ayant des
difficultés respiratoires, ce centre était une institution, avant tout
catholique.
Notre
père était donc en formation pour devenir assistant opérateur manipulateur
en radiologie, ce qui allait bien avec sa passion pour la photo.
Il s'était
d'ailleurs monté un petit labo dans sa chambre,
38, quai de
la Rappée Paris douzième.
Le 22 juin 1954 naissance de Danielle.
Dans le même
temps, les parents m'avaient placé en aérium pour que mon frère Raymond ne soit
pas seul.
Notre frère Raymond
avait des difficultés respiratoires, le traitement étais simple tous les jours,
les pensionnaires étaient enfermés dans une pièce en rond.
Au milieu,
il y avait un gros appareil qui diffusait un produit sous forme de vapeur.
Nous aurions
dit un inhalateur géant. Pour être certain de respirer suffisamment de produit,
ils nous faisaient chanter.
Dans la même
période, notre père a été opéré d'une hernie discale.
Un jour de
Noël en aérium, Raymond a douze ans, Lucien treize ans.
Nous sommes
bien restés six mois environ à Tourelle, comme ce centre était dirigé par des
religieux, le dimanche si nous acceptions de communier, car nous avions en
contrepartie droit à un meilleur déjeuner que dans
la semaine, à la différence des autres pensionnaires nous ne voyons
jamais nos parents.
Notre mère
avec ses nombreux enfants n'y arrivait plus seule, alors notre tante Raymonde
était chaque fois qu’elle le pouvait à la maison.
Par contre
nous étions un coup chez la grand-mère à Brie sur marne, ou en balade avec les
curés, chez les scouts, rien à dire ont s’amusaient entre camarades, dans les
bois, le soir ont dormaient dans un énorme dortoir.
Le lundi
nous retournions à l’école, rue des cinq diamants dans le treizième
arrondissement.
A cette
époque nous vivions dans une citée, rue Croulebarbe une rue avec une superbe descente que nous
dévalions avec nos traineaux, fait de roulements à billes « il y avait une petite usine en haut de la
rue le patron nous les donnait, ils avaient des petits défauts pour l’usine
mais pas pour nous »
Le cahier de ma mémoire
Cette vie qui est la mienne
7 — Adolescence
et turbulences dangereuses
Mon
adolescence ne fut pas vraiment une adolescence comme les autres. Elle fut
faite de déménagements, de séparations, de familles d’accueil, de travail, de
petites fugues dans ma tête et de grandes envies de liberté.
Mais,
au milieu de tout cela, il y eut aussi quelques belles rencontres. Des personnes qui, parfois sans
le savoir, m'ont montré qu'une autre vie était possible.
Ma marraine Geneviève
En
1957, j'avais douze ans. Je passais de temps en temps quelques week-ends chez
ma marraine Geneviève, la compagne
de mon oncle Mathieu André, le premier fils de ma grand-mère.
Ces
moments étaient rares, mais je les attendais avec
impatience.
Chez eux, il y avait Monique et Jean-Claude.
«Ma cousine et mon cousin ».
Monique était souvent en pension et je la
voyais peu.
Jean-Claude,
en revanche, était plus âgé que moi et nous
faisions
ensemble les quatre cents coups. Avec lui, je
découvrais
une autre façon de vivre. Quelque chose de plus libre, de plus léger.
À
Champigny, dans les années cinquante, les terrains vagues étaient
nombreux.
–Pour
nous, c'étaient des territoires d'aventure.
Nous
y jouions aux petits soldats, nous inventions des histoires et nous rentrions parfois avec les genoux sales et
les vêtements dans un état qui devait faire grimacer les adultes.
Mais
qu'importe ! Pendant quelques heures, j'étais simplement un gamin qui s'amusait
avec son cousin.
Je
garde de cette famille des souvenirs heureux, même s'ils
furent
trop rares.
Il
y avait aussi ma tante Amélie, que nous appelions Méli.
Elle
était la cousine germaine de notre mère et l'épouse de mon parrain Toto. J'ai
peu de souvenirs de Toto, mais j'aimais aller chez ma tante et retrouver ma
cousine Solange.
Ma
tante aimait bien prendre un petit verre en bas de leur rue des Boulets, dans
le vingtième arrondissement.
Et
moi, en grandissant, je me suis mis à aimer ce quartier.
Plus
vieux. J'y retrouvais mes copains. Nous allions jouer au billard, au baby-foot et au flipper au
Capétien, une brasserie fréquentée par les jeunes du quartier.
C'était notre
monde.
Un
billard, quelques parties de baby-foot, le bruit des flippers, les copains et
cette sensation étrange que la vie commençait doucement à s'ouvrir devant nous.
Une communion que je n'avais pas choisie.
À
douze ans, je n'ai pas vraiment eu le choix : il fallut faire ma première
communion avec mon frère René.
Sur
une photographie, nous sommes là, alignés dans nos aubes Raymond à gauche, puis
moi, Lucien, René et Jacques.
Pour
cette communion, mon oncle André Mathieu remplaça mon parrain Toto.
Ce
sont des souvenirs qui me reviennent par petites touches, comme des images
anciennes que l'on retrouverait dans une boîte oubliée.
L'année
suivante, à treize ans, les curés m'envoyèrent en colonie de vacances à
Pontarlier, dans le Doubs.
La
cheftaine était vraiment sympathique et, pour une fois, je passai de bonnes vacances. Il fallait bien
passer le temps.
Quand les bêtises des autres devenaient les miennes.
À cette époque,
lorsqu'une bêtise était faite, c'était souvent Lucien qui était désigné.
Je
me souviens particulièrement d'une histoire qui aurait pu être banale, mais qui
me valut une correction que je n'oublierai jamais.
Un
jour, en rentrant de l'école, mon père me roua de coups.
Je
ne comprenais pas pourquoi.
Ce
n'est que plus tard que j'ai compris.
Mon
frère Alain avait jeté une lettre par la fenêtre.
Cette
lettre disait que nous étions des enfants maltraités.
Il
l'avait fait parce que nos parents l'avaient privé de sortie la veille.
Moi,
je savais qu'Alain était l'auteur de la lettre. Mais un voisin m'avait confondu avec lui. Il
avait trouvé la lettre, sans même l'ouvrir, et l'avait remise à mes parents en affirmant que
c'était moi qui l'avais jetée.
Je
n'avais rien dit.
Pourquoi ?
Je
ne sais pas vraiment. Peut-être avais-je simplement appris depuis longtemps
qu'il valait mieux se taire.
Après
cette histoire, Alain devint plus protecteur avec moi.
C'est
quelque chose que je n'ai jamais oublié.
Plus
tard, mes parents me disaient parfois que j'avais de la chance d'avoir Alain
pour me protéger.
Ils
avaient raison.
Le quai de la Râpée.
Je
ne sais plus si c'était en 1957 ou en 1958, mais une nouvelle étape arriva avec
un nouveau déménagement.
Nous
partîmes habiter au 38, quai de la Râpée, dans le douzième
arrondissement de Paris.
C'était
une très grande cité de logements à loyer modéré.
Nos
parents avaient obtenu un F5 au troisième étage d'un des immeubles.
Pour
l'école, nous allions dans le quartier de Bercy, rue Villiot, à proximité de ce
qui deviendrait plus tard le ministère des
Finances
et le POPB.
À
cette époque, le quartier était bien différent de celui que l'on connaît
aujourd'hui.
Tout
près se trouvait également une usine liée à la famille de notre grand-père
déchu. Il arrivait ainsi que notre mère
rencontre
son père à la sortie de l'usine.
C'était
encore une époque où les familles se croisaient au
Hasard
des rues, des ateliers et des quartiers.
Des vacances... vraiment ?
En
1957-1958, avec mon frère René, nous fûmes à nouveau placés par le Secours
catholique.
Pour
moi, ce fut dans une famille d'agriculteurs, Monsieur et Madame Beau, à
Nancray, dans le Doubs, pas très loin de
Besançon.
René,
lui, fut placé dans une famille de particuliers.
Je
dois reconnaître que je commençais à regarder mes parents autrement.
Et,
avec le temps, certaines choses ne s'arrangèrent pas.
Une
rancœur commençait à s'installer en moi.
Je
ne comprenais pas pourquoi, à treize ou quatorze ans,
je
devais travailler alors que René, lui, n'y était pas obligé.
Je
n'ai jamais reçu de réponse satisfaisante.
Alors
j'ai gardé cette question en moi.
Et
certaines questions, lorsqu'elles restent trop longtemps sans réponse,
finissent par devenir de la rancœur.
La ferme de Nancray.
Le
travail des champs était dur pour un garçon de mon âge.
Heureusement,
Monsieur et Madame Beau étaient des gens gentils.
Leur
gentillesse me donnait envie de faire de mon mieux et de ne pas me plaindre.
Le
matin, je me levais vers cinq heures.
À
dix heures, enfin, venait le casse-croûte.
Et
quel casse-croûte !
De
la charcuterie en quantité, de grandes tranches de pain de campagne... Pour
moi, c'était presque une fête.
J'avais
notamment pour mission d'aller à la cave tirer la piquette au tonneau.
Après
ce moment de répit, retour aux champs.
Nous
travaillions jusqu'à midi ou treize heures selon l'avancement du travail.
Un
commis italien travaillait avec nous.
Nous
devions rassembler les bottes de foin et les charger dans une charrette tirée
par un cheval.
L'herbe
avait été fauchée deux jours auparavant. Avec le soleil, elle avait séché et était devenue du foin.
La
fille de la maison et sa mère avaient préparé les bottes.
À
nous de les charger à la fourche dans la charrette.
Puis
il fallait passer un grand râteau sur le sol.
Rien
ne devait rester.
Le
soir, en rentrant à la ferme, le travail continuait : rentrer les vaches, les
traire, nourrir les cochons...
Puis
venait la soupe.
Et
enfin le lit.
Le
premier soir, j'avais mal partout.
Mais
j'ai dormi comme un loir.
René et les quilles.
René,
considéré comme plus fragile que moi, avait été placé dans une famille non
fermière, juste en face de la ferme où je travaillais.
Nous
nous retrouvions le dimanche après-midi.
Dans
le village, il y avait souvent des concours de quilles en bois. Le principe
ressemblait un peu au bowling, sauf qu'à cette époque ce n'étaient pas des
machines qui relevaient les quilles. C'étaient les gamins du village.
Nous
étions chargés de les remettre debout après chaque partie. En échange, nous recevions parfois
une petite pièce.
C'était
peu de chose, mais pour nous c'était une petite fortune.
De
la menue monnaie gagnée avec nos bras et nos jambes.
Une deuxième famille.
À
la fin des vacances, nous pensions rentrer chez nos parents, au quai de la
Râpée.
Mais
non.
Le
Secours catholique nous plaça à nouveau dans un village situé un peu plus bas
dans la vallée. Je crois me souvenir qu'il s'appelait Bouclans.
Nous
étions à la moitié du mois de septembre.
Notre
nouvelle famille d'accueil s'appelait Wicky.
Ils
étaient originaires de Paris.
Quelle chance !
Nous
retrouvions une famille sympathique.
Et,
pour moi, c'était presque un soulagement.
J'allais
enfin pouvoir souffler un peu.
Je
me souviens de leur simplicité.
Après
l'école, le soir, les plus grands nous aidaient à faire nos devoirs.
Puis
venait la soupe.
Et
après la soupe, toute la famille se retrouvait autour d'un vieux poste de radio
à lampes.
Nous
écoutions les feuilletons et les émissions de l'époque : « Ça va bouillir, La Famille Duraton, Papa, maman, la bonne et moi », et tant d'autres.
Quel
bonheur !
Nous
étions tous assis autour de la table, le ventre rempli d'une soupe simple et
légère, et nous écoutions les voix sortir de ce vieux poste.
Aujourd'hui,
cela peut sembler bien peu de chose.
Pour
moi, c'était beaucoup.
Il
y avait quelque chose de chaleureux dans ces soirées.
Pas
besoin de grand-chose pour être heureux.
Une
famille autour d'une table, un vieux poste de radio et quelques voix qui nous
racontaient des histoires.
À
la campagne, l'école était différente également. Plusieurs niveaux étaient
réunis dans la même classe.
Cela
nous faisait drôle.
Le
mercredi, nous jouions sur la place du village.
Et
puis, deux mois plus tard, nous sommes finalement rentrés chez nos parents.
Quinze ans : le naufrage commence
À
quinze ans, en 1960-1961, quelque chose changea
profondément
en moi.
Entre
quinze et dix-neuf ans, je peux dire que j'ai vécu un
véritable
naufrage.
Je
ne comprenais plus mes parents.
Je
n'acceptais plus leur autorité.
Je
m'enfermais dans le silence.
Je
cherchais tous les moyens de m'évader de cette famille trop grande, trop
bruyante, trop difficile à comprendre, pour moi.
Je
pouvais m'évader dans un livre.
Ou
dans le travail.
Chaque
fin de mois, le peu que je gagnais comme apprenti dans un atelier de
reprographie devait être remis à mes
parents.
Je
n'avais le droit de garder que dix pour cent, que le père me reversait quand le
chèque du patron était encaissé.
Bien
sûr ça me révoltait.
Je
n'étais pas responsable de cette grande famille.
Alors
pourquoi devais-je en payer le prix ?
Je
ne trouvais pas la réponse.
J'ai
donc commencé à faire, en dehors de mon travail, toutes sortes de petits
boulots.
« Bon je me rabâche surement un peu, mais
bon ! »
Avec
ce peu d’argent, petit à petit, j'ai pu m'acheter « pièces par pièces » mon premier vélo.
Puis,
plus tard, ma première mobylette.
C'était
plus qu'un moyen de transport.
Pour
moi, c'était un morceau de liberté.
Le temps des yéyés.
À
dix-sept ans, en 1962, le monde autour de moi commençait à changer.
C'était
le début des années yéyé.
Les
radios diffusaient de nouvelles musiques. Les jeunes voulaient chanter, danser,
monter des petits groupes.
Moi
aussi, j'aurais aimé connaître tout cela.
Écouter
les tubes.
Sortir
avec les filles.
Aller
au cinéma.
Apprendre
à danser.
Vivre
simplement ma jeunesse.
Mais,
pour moi, il fallait surtout travailler. Travailler encore.
Et
toujours travailler.
Heureusement,
certaines personnes allaient me faire découvrir une autre façon de vivre.
Des
gens plus ouverts, plus modernes pour l'époque, qui me montrèrent qu'il
existait autre chose que les règles auxquelles j'avais toujours été soumis.
Un peu d'air libre
Vers
quinze, seize ans, j'ai rencontré un couple qui allait compter beaucoup dans ma
vie : André et Suzanne.
Ils
avaient trois filles : La petite Annie et Evelyne les filles de Suzanne— enfin,
comme je l'ai toujours expliqué, il y avait la grande Annie, fille d'André, née
d'une première union.
André
avait perdu sa première compagne.
Il
avait alors cherché quelqu'un pour tenir son petit commerce, place d'Armes à
Saint-Maur-des-Fossés.
Il
travaillait souvent le soir aux urgences de la transfusion sanguine de l'hôpital Saint-Antoine, à Paris, cet
hôpital où j'étais moi-même né.
Un
de ses collègues cherchait du travail pour sa femme.
André
lui proposa alors de venir l'aider au magasin.
Elle
accepta, car avec deux petites filles et un seul salaire, ce travail était
providentiel.
C'est
ainsi qu'André et Suzanne se rencontrèrent.
Ils
finirent par s'aimer et construisirent ensemble leur famille.
Et moi, comment
suis-je arrivé chez eux ?
L'histoire
est un peu compliquée.
La
sœur d'André était mariée avec le frère de Geneviève, la femme de mon oncle
Mathieu André.
Geneviève
était ma marraine.
C'est
donc par ce drôle de jeu de famille indirectement, que je fis leur
connaissance.
Et
je ne remercierai jamais assez Geneviève de m'avoir permis de rencontrer ces
personnes.
Chez
André et Suzanne, je découvris quelque chose qui n’était pas qu’une famille,
quelque chose que je ne connaissais pas jusque-là :
L’affection.
La
tendresse.
La
simplicité.
Et
même une certaine forme d'amour familial.
Ils
m'apprirent beaucoup de choses.
Leurs
filles aussi.
Elles
m'apprirent notamment quelques pas de danse.
Pour
moi, c'était presque une révélation.
Moi
qui avais surtout connu les contraintes, du travail,
je
découvrais qu'on pouvait aussi rire, danser, plaisanter, simplement profiter d'un moment de
relaxation.
Bien
sûr, je travaillais dur au magasin.
Je
rangeais les casiers de conserves, je descendais les caisses d'eau et de vin
dans la cave, j'aidais André pour ses livraisons.
André
avait été chauffeur dans les années vingt ou trente.
À
cette époque, lorsqu'un autobus crevait, le chauffeur devait changer lui-même
la roue de son véhicule.
Un
jour, après une crevaison, le cric ne supporta pas le poids du bus.
Il
céda.
Le
véhicule lui écrasa la jambe.
Qu’il
fallut l'amputer.
André
marchait ensuite avec une prothèse qui le faisait très souffrir. C'est aussi pour cela que mon aide
à la boutique était devenue précieuse.
Mais
pour moi, cette famille représentait bien davantage qu'un simple lieu de
travail.
Elle
était devenue une fenêtre ouverte sur une autre vie.
Mon premier amour
Et
puis il y eut Tita.
Ou
Tina.
Je
ne sais même plus exactement comment je dois écrire son prénom aujourd'hui.
Je
sais simplement que je ne l'ai jamais oubliée.
C'est
Annie qui me l'avait présentée.
J'avais
tous justes dix-sept ans.
Elle
devait en avoir seize.
Elle
était toute petite, jolie, brune une italienne.
Elle
ne parlait pas beaucoup français.
Mais
cela n'avait aucune importance.
À
cet âge-là, on n'a pas besoin de beaucoup de mots.
Nous
nous retrouvions parfois dans l'escalier qui montait aux appartements, au-dessus
de la boutique.
Nous
nous cachions.
Nous
restions là, longtemps, simplement à nous embrasser.
Je
me souviens encore de cette sensation.
J'étais aux anges.
Ses
lèvres avaient, dans mon souvenir, un goût de miel.
C'était
mon premier amour.
Et
peut-être que le premier amour laisse toujours une trace particulière, parce
qu'il arrive à un âge où tout est nouveau.
Un
regard suffit.
Un
sourire suffit.
Une
présence suffit.
Et
soudain, le monde paraît différent.
Mais
cette belle histoire ne dura pas.
J'ai
reçu plusieurs avertissements.
On
me fit comprendre que les familles calabraises ne
plaisantaient
pas avec leurs filles.
Il
fallait que j'arrête cette relation.
Sinon...
Je
n'ai pas eu le courage de continuer.
J'étais
jeune.
J'ai
eu peur.
Alors
j'ai renoncé.
Pendant
longtemps, j'ai payé le prix de cet amour abandonné.
Ma
vie sentimentale en fut profondément perturbée.
Et
même après toutes ces années, je n'ai jamais vraiment
oublié
Tita.
Apprendre un métier pour gagner ma liberté.
Il
fallait pourtant continuer à avancer.
J'avais
commencé un apprentissage dans une école professionnelle des métiers du cuir,
au Centre Turquetil, vers la Nation.
Je
pouvais devenir cordonnier ou finir à la chaîne dans une usine de fabrication
de chaussures.
Très
peu pour moi.
Je
ne voulais pas travailler à la chaîne.
Encore
moins passer ma vie dans une usine.
Et
puis je refusais de retourner au lycée.
Je
voulais travailler.
Je
voulais, comme mes frères Jean-Claude, Alain et René,
Gagner
mon propre argent.
Déjà,
dans le petit atelier où travaillait Alain, le chef d'atelier avait accepté de
me prendre pendant mes temps libres.
C'est
ainsi que je découvris la reprographie.
L'atelier
Beuthier était divisé en plusieurs spécialités :
façonnage
de plans, tirage Diazographie, photocopie, service de courses et bureaux.
Les
différents ateliers étaient séparés par des cloisons vitrées.
Je
pouvais donc observer les ouvriers travailler.
Et
parmi eux, il y avait les gélatineurs.
Je
les regardais s'activer autour d'une grande table.
J'étais
fasciné.
Un
jour, j'ai dit à Robert, le chef d'atelier :
—
C'est ça que je veux faire.
Il
m'a regardé.
—
Et l'école ?
—
Oui...
Mais
je savais déjà que l'école n'était pas faite pour moi.
Robert
finit par me dire :
—
Alors prends ces adresses et va te présenter de ma part. Avec tes
parents. Ils te prendront sûrement comme apprenti.
Je
suivis son conseil.
Je
commençai dans un tout petit atelier spécialisé dans la
gélatine.
Le
chef était très dur avec moi.
Le
patron, heureusement, l'était beaucoup moins.
Je
n'y restai pas plus de six mois.
Puis,
toujours grâce aux adresses de Robert, j'entrai chez
Industria.
Mon
patron s'appelait Bodart.
J'y
restai jusqu'en 1967, en incluant la période de mon service militaire, de
novembre 1964 à février 1966.
Je
me souviens de William Mallefilatre, mon chef d'équipe, et de Fauvet,
responsable du service Diazographie.
Cette
année-là, de quinze à dix-neuf ans, m'ont profondément marqué. Elles ont
construit une partie de l'homme que je suis devenu.
Les années yéyé, les filles et les blousons noirs
C'était
aussi le temps des yéyés.
Le
temps des guitares électriques, des « waouh, waouh ». Et des
radios-crochets et des garçons qui rêvaient de devenir chanteurs.
Tout
le monde voulait avoir son petit groupe.
Les
filles voulaient être les premiers fans d’un groupe qui
Réussirait.
Moi
aussi, j'ai connu quelques amours passagers.
Des
rencontres d'un soir, d'un jour, parfois un peu plus.
À
cet âge-là, on cherche surtout à découvrir la vie.
Il
y avait aussi les bandes rivales, les blousons noirs, les
Bagarres
et parfois les chaînes de vélo.
Les
concerts pouvaient devenir complètement fous.
Gene Vincent, Jerry Lee Lewis,
Chuck Berry...
Et
puis le petit Johnny Hallyday.
Je
me souviens de ses concerts et de l'ambiance complètement déchaînée qui pouvait
y régner.
C'était
une époque de folie.
Une
jeunesse qui voulait vivre vite, très vite.
Moi,
au milieu de tout cela, je cherchais simplement ma place.
Je
voulais travailler, gagner mon argent, avoir ma liberté, aimer une fille,
sortir, danser et connaître enfin cette vie que j'avais l'impression d'avoir
toujours regardée de loin.
J'avais
encore beaucoup de choses à apprendre.
Et
les années qui allaient suivre n'allaient pas être plus tranquilles.
Mais quelque chose
avait changé en moi.
J'avais
commencé à comprendre que, malgré tout ce que j'avais vécu, je pouvais essayer
de construire ma propre vie.
Je
ne savais pas encore comment.
Je
savais seulement que je ne voulais plus subir.
Je
voulais vivre.
Et,
à dix-sept ans, même si je ne le savais pas encore, le chemin allait bientôt m'emmener vers
d'autres rencontres, d'autres amours, d'autres blessures...
Et surtout vers l'homme que j'allais devenir.
Le cahier de ma mémoire
Cette vie qui est la mienne
8 — Passage
obligé vers la majorité
Le
samedi après-midi et le dimanche matin, je travaillais à l’épicerie de Dédé et
Suzanne.
C’étaient
sans doute mes meilleurs moments.
Chez
eux, je me sentais utile, apprécié et surtout reconnu.
Ils
étaient devenus, quelque part, des parents de substitution.
Ils
m’avaient félicité pour mon travail et leurs compliments me rendaient fier et
heureux.
Je
les aimais beaucoup.
La semaine
La
semaine, je travaillais la journée à l’atelier Industria.
Après
plus de trois années de travail, j’étais enfin devenu, à presque dix-huit ans,
un ouvrier qualifié.
Cette
qualification m’avait valu une petite augmentation de
salaire
de la part de mon patron, Monsieur Bodart.
J’étais fier de
moi.
Je
pensais que mes parents le seraient aussi, « mais non ».
Ils auraient pu le faire naturellement, ils ne m’ont même pas félicité.
Ma paye, comme les autres avaient été engloutis simplement encaissée, c’est tout, ça m’avait frustré.
Le soir après ma journée de travail, je continuais encore à faire deux heures de petits boulots, ici ou là. Il fallait participer à nourrir cette famille nombreuse. Dans ce logement, ceux qui travaillaient devaient contribuer à faire vivre les autres, Alain lui avait su négocier avec les parents « il participait que pour sa bouffe » Je suis sûr que René aussi alors oui je trouvais ça injuste.
J’avais fini par comprendre que mon salaire ne m’appartenait vraiment pas.
À la maison, je devenais de plus en plus silencieux.
Je ne disais presque plus rien.
Seulement
:
«
Bonjour. »
«
Bonsoir. »
«
Merci. »
«
Au revoir. »
Et
c’était tout.
Il
y avait plusieurs raisons à ce silence.
D’abord,
les derniers coups de ceinture que j’avais encore reçus vers la fin de mes
dix-sept ans.
Ensuite,
je n’en pouvais plus des injustices.
Je l’ai déjà raconté, mais certaines blessures me reviennent toujours lorsque j’écris le quotidien de ce passé douloureux
Les affaires que je m’achetais avec l’argent de mes heures supplémentaires, faites après ma journée, je les retrouvais parfois sur le dos de mes frères.
Moi, je devais les laver les repasser si je voulais mettre mes vêtements propres.
Et
il y avait toutes les petites humiliations, toutes ces vexations accumulées au
fil des années. Certaines peuvent sembler insignifiantes vues de l’extérieur, mais lorsqu’elles s’ajoutent les
unes aux autres, elles finissent par vous faire mal.
Je
ne pourrais même pas toutes les raconter.
Peu
à peu, j’étais devenu un étranger dans ma propre famille.
À
dix-sept ans, j’avais déjà compris quelque chose de terrible c’est: Que l’on ne
pouvait vivre sous le même toit, qu’avec des gens qui sont votre famille et
pourtant je n’avais plus le
sentiment d’en faire partie.
Mon départ pour le
service militaire approchait.
Chaque
jour, il se rapprochait un peu plus.
Et,
pour la première fois peut-être, je ne le redoutais pas.
Il
était temps que je parte.
Temps
de quitter cette maison.
Temps
d'essayer de devenir quelqu'un par moi-même.
Je
ne savais pas encore ce que l'armée allait me réserver.
Je savais seulement une chose :
Je
devais partir.
Puis vint le
jour où tout bascula, mais c’est bien après mon départ en Novembre 1964 et mon
retour en Février 1966.
« Que oui
je ne devais plus rien à mes vieux » fin de cette partie
Quelques
années plus tard, le père est décédé, le 18
octobre 1971.
Ma mère, elle, a continué sa vie avec les derniers enfants, Thierry, Dominique, Patrick, le onzième.
Ma
génitrice est décédée le 26
mai 2012.
Entre
ces deux dates, il y eut encore toute une vie.
« Entre autre bien sûr » La mienne
qui avait continué, loin de cette enfance et de cette adolescence, qui m’avaient
laissé tant de blessures.
Certaines traces, ne disparaitront, jamais vraiment.
Le
cahier de ma mémoire
Cette
vie qui est la mienne
9-Mon service militaire : de novembre
1964 à février 1966.
Résumé de ma vie de militaire
—Soldat coiffeur
—Enfin adulte
—La haine
Enfin, l’armée !
J’y
suis allé en courant… enfin, presque.
La
veille de mon départ, je n’avais rien dit à personne.
J’avais
préparé un petit bardât avec quelques-unes de mes affaires préférées et laissé le reste. Le matin, je suis
parti très tôt.
Personne
n’était encore levé. Personne pour pleurer mon départ.
La haine.
Ce n’était peut-être pas le plus beau départ que l’on puisse imaginer, mais, au fond de moi, il y avait aussi autre chose : un immense sentiment de liberté.
Pour
la première fois, je quittais mes parents et j’allais enfin pouvoir vivre sans
être constamment sous leur regard.
Le cœur lourd, je suis arrivé à la gare de Lyon, avec mon billet de transport militaire payé par l’État.
Mon service militaire allait durer de novembre 1964 à février 1966.
Cette
période, je dois le redire, m’a libéré et surtout émancipé de mes parents.
L’armée,
finalement, ne s’est pas trop mal passée.
Il y a pourtant eu un épisode qui m’a profondément marqué et dont je me souviens encore aujourd’hui.
À cette époque, lorsqu’on arrivait à l’armée, il fallait commencer par quatre mois de formation militaire.
J’ai
donc connu le camp du Ruchard, en Indre-et-Loire.
Le Camp du
Ruchard est un camp militaire situé dans les environs de Vilaires-les-Rochers et de Avon-les-Roches en Indre-et-Loire.
Pendant la Seconde
Guerre mondiale, le camp du Ruchard servit.
De Centre de Rassemblement des Étrangers.
Par l'armée. Il fut le terrain
de manœuvre des unités d'infanterie du
9e Corps d'armée de 1884 à 1945.
Un bureau de
poste y fonctionnait dans les années 1872 « on y
utilisait le cachet d'oblitération gros chiffre de numéro
1824 ».
En tant
que centre mobilisateur « CM 32 », il servira de support et de
terrain de manœuvre au 32° régiment d'infanterie « de réserve », puis au 32° Régiment de
commandement divisionnaire à partir de 1973 et jusqu'à sa dissolution en 1991.
Après
cette période, on nous demandait ce que nous faisions dans le civil.
—
Que faites-vous dans le civil ?
J’ai
répondu que je travaillais dans une imprimerie.
—
Très bien. Vous allez faire un stage de coiffeur.
—
Bien, mon colonel !
Me
voilà donc parti avec mon baluchon en direction de Tours, à la caserne
Baraguey-d ’Hilliers, pour apprendre le métier de coiffeur militaire.
Après deux mois de stage et plusieurs semaines de pratique sur les cheveux de mes camarades, tout allait plutôt bien.
Ma cuite de fin de classes.
En décembre 1964, avec le traditionnel pot de fin de classes.
Et
là, j’ai vraiment été très malade.
Une
cuite mémorable.
À
partir de ce jour-là, je me suis juré :
Fini l’alcool !
Soldat coiffeur.
Après mon stage à Tours, j’avais été affecté à Châteauroux, au 90e régiment d’infanterie, à la caserne Bordesoule.
Pendant
cette période, j’allais également une fois par semaine à la Martinerie, à Déols, pour donner quelques coups de ciseaux
et de tondeuse sur les petites têtes blondes de nos amis américains.
Puis un jour, ce fameux sergent-chef est entré dans la pièce vétuste qui me servait de salon de coiffure. Elle se trouvait juste à côté du poste de garde.
Comme
pour les autres, je lui ai coupé les cheveux comme je l’avais appris : courts.
Il m’avait pourtant demandé de ne pas les couper trop courts. Mais, pour moi, la coupe était conforme au règlement. Je n’avais pas compris qu’en réalité, monsieur voulait simplement garder les cheveux un peu plus longs.
Il
ne m’a rien dit directement.
Mais
à partir de ce jour-là, tout a changé.
Le sergent-chef.
Ce sergent-chef était un ancien militaire de la guerre d’Algérie. Il en faisait voir à tout le monde. C’était une vraie ordure, de la pire espèce.
Pour lui, je l’avais mal coiffé.
À partir de ce jour-là, je suis devenu sa tête de Turc.
Je
ne peux pas vous raconter toutes les saloperies qu’il m’a fait subir : corvées
de chiottes, de cuisine, de chambre… Il trouvait toujours quelque chose à me
faire faire.
Et
comme si cela ne suffisait pas, un jour, j’ai eu la mauvaise idée de sortir en
ville pendant un quartier libre.
Avec quelques camarades, nous avions retrouvé des amis américains dans le centre de Châteauroux, près de la gare, juste en face du Faisan Doré, l’endroit où les jeunes avaient l’habitude de se retrouver.
À cette époque, nous n’avions pas le droit de quitter la caserne en civil. Et évidemment, ce jour-là, nous avions bravé l’interdit.
Tout à coup, mes camarades ont crié :
— Courons ! Il y a la PM !
La PM, c’était la police militaire.
J’ai
essayé de fuir à mon tour, mais je n’ai pas eu de chance. J’ai été rapidement
rattrapé et arrêté.
Et
là, le comble : le chef de la police militaire française n’était autre que… mon
fameux sergent-chef.
M’a
directement raccompagné en cage, autrement dit en en case prison.
Motif : sortie en ville en civil.
Mais je n’ai pas voulu dénoncer mes camarades.
Le
commandant a alors doublé ma peine : de huit jours de salle de police, je suis
passé à dix jours de prison, avec des corvées pendant la journée et des gardes
la nuit devant l’entrée de la caserne.
C’était dur.
Je
dormais deux heures, puis je montais la garde pendant deux heures, debout, sans
bouger.
Un enfer.
Je lui en ai voulu, à cette ordure.
Les inondations.
Finalement, je n’ai pas fait les dix jours.
De
grosses inondations avaient touché les champs et les récoltes de maïs étaient
sérieusement menacées.
Une comtesse, avec l’aide de la préfecture, avait demandé à l’armée d’intervenir pour sauver ce qui pouvait encore l’être dans les champs de ses métayers.
Et
nous voilà partis.
De
l’eau, de la boue, les mains et les pieds dans cette merde…
Pas grave.
Pour moi, l’essentiel était ailleurs : étais que j’étais enfin à l’air libre.
Nous couchions à la ferme et nous étions bien nourris.
Après
quelques jours de travail, nous avions réussi à sauver plus de la moitié de la
récolte.
Mes camarades ont même eu droit à une petite enveloppe offerte par la patronne des métayers.
Moi
?
Rien.
Pas
grave.
Mais, à mon retour, j’ai été convoqué dans le bureau du
capitaine.
Il
m’a annoncé que ma peine était ajournée.
Et
surtout, la coiffure militaire, c’était terminé pour moi.
Je
devenais désormais un soldat comme les autres.
Pas
grave, me suis-je dit.
Il
ne me restait plus que trois mois à faire.
Je garde de cette époque quelques souvenirs particuliers,
notamment
une coupure de journal qui m’avait été offerte par une amie de :
La Nouvelle République, en 1965.
Sur cette coupure elle nous avait pris alors que nous avions étés délégué comme gardes au palais de justice de
Châteauroux
à la place des gendarmes qui dû en urgence une autre mission.
J’ai également connu des périodes où nous étions chargés de remplacer la gendarmerie au palais de justice de Châteauroux.
L’armée, c’était tout cela à la fois : les ordres, les corvées, les gardes, les copains, les Américains, les permissions… et parfois des situations complètement inattendues, comme.
Et les filles, à l’armée…
Il y avait aussi les rencontres.
À
cette époque, j’étais encore assez maladroit avec les filles.
J’avais
rencontré une gentille petite coiffeuse que j’aimais bien. Elle venait après
une petite Portugaise qui travaillait chez des gens assez aisés.
Avec cette jeune coiffeuse, je n’avais pas très bien compris ce qu’elle souhaitait.
Elle
voulait que nous passions un moment ensemble, mais certainement pas dans la
chambre de ses patrons, qui étaient partis pour deux ou trois jours.
Nous
avions donc trouvé un endroit beaucoup moins confortable : le carrelage du
couloir.
Nous
nous sommes embrassés et nous nous sommes rapprochés. Mais lorsque j’ai
voulu aller plus loin, elle m’a
arrêté.
—
Non, je ne veux pas. Je suis vierge et je veux le rester jusqu’au jour de mon
mariage.
Je
lui ai simplement répondu intérieurement :
C’est
comme ça.
Je
n’ai pas insisté.
Nous
nous sommes embrassés en nous quittant.
Je
ne l’ai jamais revue.
Avec Frankie.
J’avais aussi mon meilleur pote, Frankie.
Avec
lui, nous nous baladions pendant les quartiers libres.
Un
jour, nous avons rencontré deux femmes plus âgées que nous, d’une bonne
vingtaine d’années. Elles étaient encore très séduisantes et semblaient
rechercher la compagnie de jeunes hommes.
Avec
le recul, je comprends que nous étions très jeunes et qu’elles savaient probablement mieux que nous ce qu’elles
faisaient.
La
rencontre a été pour le moins mouvementée.
Je
dois même avouer que, de mon côté, j’ai eu beaucoup de mal à être à la hauteur de la situation.
Elles,
en revanche, semblaient parfaitement savoir comment s’y prendre.
Après une heure ou deux, disons simplement que tout s’est finalement arrangé.
Une autre rencontre.
Mon pote Frankie avait également rencontré une jeune femme assez particulière.
Il
m’avait raconté cette histoire avec son humour et sa façon très crue de parler
des choses.
Cette femme avait des habitudes sexuelles particulières et demandait notamment à être frappée légèrement pour atteindre le plaisir.
Frankie, lui, avait d’abord refusé, parce qu’il ne voulait pas frapper une femme.
Puis,
puisqu'elle le demandait clairement et qu'elle était d'accord, il avait fini
par accepter ses règles.
Elle semblait surtout vouloir des aventures sans s'attacher à personne.
Frankie
m'avait ensuite raconté cette histoire en me proposant de faire sa connaissance à mon tour.
Avec le recul, ces souvenirs me font sourire autant qu'ils me surprennent.
Nous
étions jeunes, nous découvrions les femmes, la sexualité et la liberté avec
toute la maladresse de nos vingt ans.
La fin du service.
Voilà à quoi ressemblait une partie de ma vie militaire.
Il
y eut les bons moments, les mauvais, les punitions, les corvées, les
gardes, les copains, les rencontres, les
fous rires et parfois les galères.
Mais derrière tout cela, il y avait surtout quelque chose
d'essentiel
pour moi :
L’armée m'avait permis de devenir adulte.
J'avais quitté mes parents avec le cœur lourd et beaucoup de rancœur.
Je
n'étais plus le gamin que l'on pouvait déplacer d'un endroit à l'autre.
J'apprenais à me débrouiller seul, à prendre mes décisions, à supporter les coups durs et à avancer malgré tout.
Même ce sergent-chef, que je détestais profondément, aura
finalement
laissé quelque chose dans ma mémoire.
Il m'a appris, à sa manière, qu'il fallait parfois encaisser sans renoncer.
Mon service militaire s'est terminé en février 1966.
Je suis revenu avec mes souvenirs, mes colères, quelques histoires que je n'oublierai jamais… et surtout avec le sentiment d'avoir franchi une étape.
J'étais
enfin un adulte.
Le cahier de ma
mémoire
Cette vie qui est la mienne
10 — Mon service militaire « deuxième
partie »
Moi, ça faisait au moins trois mois que je n’avais rien fait avec une fille, malgré mes scrupules, mon corps en réclamait ça me démangeait.
Il fallait que je
me soulage et pas en solitaire, mais avec cette drôle de fille « qui m’attendait ».
Alors : j’ai suivi les conseils de mon pote « je vous passe, les détails». Après deux ou trois gifles timides, puis plus fortes à sa demande, «elle avait vraiment pris son pied…Bah moi aussi ».
Très
dérouté après avoir joui en elle, à sa demande.
Je
me suis juré de ne plus jamais faire ça à une femme, même avec une autre
nymphomane.
Le temps a passé à deux cents à l’heure.
«Enfin » bientôt la quille !
Pourtant, notre capitaine — Tricotet, c’était son nom — avait prévu un combat interarmées contre les Américains de la base militaire de Châteauroux « Déols ».
On
avait eu plusieurs entraînements, une
sorte de simulations de combat, mais là c’était moins cool.
Surtout à la veille de notre libération.
Avec cinq autres de ma classe « la 64 2C », mon ami compris, après quelques escarmouches dans la journée avec les Ricains.
Le soir venu, nous avions réussi à nous planquer dans une ferme.
Le fermier était super sympa.
On lui avait dit que nous étions « libérables », alors il nous avait hébergés dans sa grange, planquée dans le foin.
Ça pétaradait dehors, et on est restés là toute la nuit.
Notre
hôte nous a réveillés à cinq heures du matin.
Dehors, c’était enfin calme.
« Vous devriez
repartir» nous hurla le fermier.
On a marché discrètement vers notre unité.
Nos
camarades avaient vaincu les Ricains.
Ah
ah ah ! « Avions-nous fait ! »
Le
lendemain matin, rencontre avec le capitaine.
Félicitations
pour notre victoire contre les Ricains.
— qui, semble-t-il, n’en avaient rien à foutre
de gagner ou de perdre.
Il nous a remis nos diplômes de bonne conduite et nous a souhaité bonne chance pour notre retour à la vie civile.
Après être passés à l’économat pour restituer nos paquetages
« la chance : le mien était complet », ce n’était pas le cas pour tout le monde », nous avons franchi la grille de la caserne.
Les
gardes nous ont salués.
Quel
merveilleux souvenir.
Chacun
est parti, de retour dans la vie civile…
Et les emmerdes à venir.
Le cahier de ma mémoire
Cette vie qui est la mienne
11-Après mes obligations
militaires
De
1966 à 1970, Denise…
5 octobre 1967 :
arrivée de Didier
Après mon
service militaire, ma vie avait repris son cours.
Le 5
octobre 1967, Didier est né. Il est aujourd’hui difficile de parler de lui sans
avoir une pensée pour sa disparition,
le 23 août
2018.
Sa sœur Ghislaine l’a accompagné jusqu’à son dernier souffle.
La veille de
sa mort, elle lui avait murmuré :
— Je
t’aime, mon petit frère.
Il lui
avait répondu tout doucement :
— Moi
aussi.
Il est
parti en paix, très tôt, le matin du 23 août 2018.
Je me
souviens également du baptême de la première fille de René. C’était, je crois,
en 1970.
Sur une photo, on peut voir ma sœur Danielle, Malou, Jean-Claude, Dominique, Didier juste en face, et derrière Dominique, Marie-Laure dans son landau. À côté, il y a Jean-Michel. Je ne reconnais pas les autres personnes à droite.
Nous
avions certainement accepté l’invitation puisque Didier était là.
30 janvier 1967 : mon arrivée chez Dorel
À cette époque, j’étais toujours chez Industria. J’étais allé voir mon patron, Monsieur Bodart, pour lui demander une petite augmentation. Elle m’avait été accordée, mais elle était tellement minime qu’elle ne changeait pratiquement rien à nos difficultés. Celles-ci devenaient de plus en plus importantes.
Je n’avais donc plus vraiment le choix : il fallait que je cherche ailleurs une entreprise qui travaillait elle aussi dans la gélatine.
Le 30
janvier 1967, j’ai réussi à me faire embaucher chez Dorel, une entreprise
connue notamment pour ses procédés de gélatinographie.
J’y avais obtenu un meilleur salaire que chez Industria.
Mais,
malheureusement, Denise avait perdu son emploi.
Elle avait
alors décidé de garder des enfants, en plus des nôtres.
Malgré
cela, rien n’y faisait. Notre couple commençait à battre de l’aile.
Dispute
sur dispute.
Je n’en
pouvais plus.
J’ai
pourtant résisté encore deux ans.
- 1970 : je quitte Denise.
Et puis, un jour de 1970, après une très grosse dispute, j’ai fait quelque chose que je considère encore aujourd’hui comme lâche : j’ai quitté le domicile. J’ai fait une valise avec tout ce que j’ai pu prendre et je suis parti. Malgré ses pardons et ses excuses, je lui ai dit non :
— Tu as
dépassé les bornes.
À ce
moment-là, je pensais surtout que je n'en pouvais plus de cette vie.
-Denise avait dit à Ghislaine :
— C’est de ta faute, tout ça. T’as gâché ma vie.
La pauvre
ne comprenait pas.
Ghislaine avait presque sept ans et faisait encore pipi au lit.
Le docteur pensait qu’elle avait probablement subi un traumatisme,
peut-être lié à la naissance de son petit frère.
Denise portait sûrement davantage d’attention à Didier qu’à Ghislaine.
Moi,
j’aurais voulu qu’elle reprenne un vrai travail.
Nous
aurions eu moins de difficultés financières, j’en suis convaincu.
Ghislaine
avait également des problèmes aux yeux.
Un jour,
elle avait confondu le feu rouge et le feu vert à un passage piéton et s’était
fait renverser. Heureusement, il y avait eu plus de peur que de mal.
Je suis persuadé
que si nous avions travaillé tous les deux, nous nous en serions mieux sortis.
Mais Denise avait préféré rester à l’appartement de Gagny, qu’elle avait obtenu
grâce à son travail chez Alstom.
Les fins
de mois étaient vraiment très difficiles. J’avais même dû me trouver un travail
d’appoint.
C’est
probablement à cette époque que je me suis dit :
-Lucien, il est temps de fuir.
-Evelyne.
Ma rencontre avec Evelyne Patte avait été l’occasion de tourner la page. Je le reconnais aujourd’hui : ce que j’avais fait n’était pas très sympa. Mais dans certaines situations, on ne réfléchit plus vraiment. C’est la situation qui parle à votre place.
Depuis, je me dis que lorsque rien ne va plus, il ne sert à rien de s’entretuer : il vaut mieux fuir.
-J’avais rencontré Evelyne dans le métro.
Je ne voulais pas laisser passer cette nouvelle histoire, alors que mon ancienne vie était devenue si difficile.
Elle
m’avait ouvert les bras ce jour-là…
Et pas que
les bras.
Je lisais L’Exorciste, debout dans
la rame de métro. Elle aussi le lisait.
Cela nous
avait rapprochés.
Nous
vivions chacun, de notre côté, une sorte de cauchemar.
Moi, avec
une femme avec qui je ne supportais plus de vivre.
Elle,
parce qu’elle avait surpris son mari au lit avec un ami.
Elle les
avait tous les deux mis dehors.
À cette époque, découvrir que son mari était homosexuel était, dans certains milieux, vécu comme une honte absolue.
Quelques
jours après notre rencontre, nous sommes allés voir ensemble le film L’Exorciste, qui était
alors le film culte du moment.
-La suite.
Avec le recul, je crois que certaines personnes supportent très mal de voir leur ancienne vie continuer sans elles.
Quand on
n’a pas eu la vie que l’on souhaitait et qu’un jour on découvre que son
ex-conjoint a réussi à refaire sa vie, cela peut réveiller beaucoup de rancœur.
Denise avait tellement bourré le crâne de son fils qu’il en était arrivé à confondre son père, son géniteur, avec celui qu’il considérait comme son beau-père : l’amant de sa mère.
Cet homme
faisait tout pour être bien vu de Didier.
Il payait
notamment pour réparer certaines de ses bêtises et de ses histoires de trafics
en tout genre.
Didier
avait alors tiré un trait sur son véritable père et refusait de le voir.
Pourtant,
celui-ci n’avait jamais manqué à ses devoirs.
Il avait
toujours payé la pension pour Ghislaine et pour Didier.
Plusieurs
fois, j’étais allé chercher Didier chez sa mère.
Un jour,
Denise m’avait dit qu’il devait être dans un café.
Excédé,
avec Patricia, nous avions cherché dans tous les bars du coin.
Finalement,
dans une petite rue, nous avions remarqué un groupe de jeunes devant une porte.
-Didier était là.
Il avait quinze ans. Il était complètement égaré, perdu, certainement alcoolisé et peut-être drogué.
Il m’avait
dit qu’il ne voulait pas me voir et qu’il allait.
« Se faire
chier » chez moi ».
C’était
vraiment très dur à entendre.
Jamais il
ne m’avait parlé comme ça.
Ce n’était plus le gentil garçon, sage et très réservé, que je connaissais, en fait.
Je ne le
reconnaissais plus.
-Les pensions et le désaveu de paternité.
En 1982, Denise avait fait une demande d’augmentation de pension pour les deux enfants.
J’avais reçu un avis du tribunal : je devais donc payer davantage.
Mais pour
Ghislaine, la situation avait changé. Elle n’allait plus à l’école et allait
avoir dix-huit ans. Je ne devais donc plus payer pour elle.
Pour
Didier, il restait encore moins de trois ans.
Ma voisine, qui était avocate, avait plaidé pour que Ghislaine soit désavouée dans les règles, par une procédure de désaveu de paternité.
Je n’avais
eu aucun problème à fournir les témoignages et les preuves nécessaires.
En mars 1983, Ghislaine ne s’appelait plus Monnéry.
Elle avait
repris le nom de sa mère : Gayvrama.
Pour
Ghislaine, le drame était que cette triste histoire se répétait.
Denise
avait vécu quelque chose de semblable en 1962, lorsqu’elle était revenue de Madagascar, via La Réunion,
enceinte.
Sa propre
mère l’avait alors mise dehors.
Alors
pourquoi avait-elle fait subir la même chose à sa fille avant ses dix-huit ans
?
-C’était vraiment dégueulasse.
Ghislaine avait été jetée dans la rue, pour avoir certainement avouée à sa mère qu’elle était enceinte. Heureusement, la famille de son petit ami avait accepté de l’accueillir alors qu’elle était dans cette situation.
J’avais appris tout cela par mon avocate.
Pour la pension, je ne devais désormais plus rien pour Ghislaine.
Denise,
surprise de ne recevoir que la moitié de la pension réévaluée, avait alors
engagé une nouvelle procédure contre moi. J’avais reçu une mise en demeure d’un
huissier de justice me demandant de payer la totalité de la pension. Mon
avocate l’avait informé de la procédure en cours contre Denise.
-Le mariage de Didier.
Il avait
fallu le mariage de notre fils Didier pour que Denise retrouve sa fille
Ghislaine. Sur une photo, Ghislaine est
semble-t-elle pas très joyeuse de revoir celle qui l’avait jetée dehors.
-La punition.
Malheureusement,
Denise n’avait pas pu rencontrer ses deux
petits-enfants, que Ghislaine avait eus avec celui qui l’avait
accueillie les bras ouverts, avec la gentillesse des parents quand sa propre
mère l’avait mise dehors. De cette belle union Didier et Isabelle naquit ma première petite-fille:
-Mélanie.
Qui
a aujourd’hui en 2026 ma petite fille va avoir 28 ans elle a fait plusieurs
beaux voyage.
Son
travail pour l’économat ne lui plaît pas trop.
Elle
souhaite se lancer dans la mode « enfin ai-je cru comprendre.
Juste
pour dire que son père serait sans doute très fière d’elle.
Le cahier de ma mémoire
Cette vie qui est la mienne
12-Les procédés Dorel
Le 30
janvier 1967, je suis arrivé chez Dorel.
Je venais
de quitter Industria, où j'avais appris mon métier de gélatineur.
Je
cherchais surtout à améliorer ma situation et j'avais réussi à me faire
embaucher chez Les
Procédés Dorel, une entreprise connue pour ses procédés de
reproduction, notamment la gélatinographie.
J'y avais obtenu un meilleur salaire.
Pour moi,
c'était important.
Mais je ne savais pas encore que cette entreprise allait me permettre de perfectionner mon métier et que j'allais finalement y passer une grande partie de ma vie professionnelle.
-Les Procédés Dorel
Les Procédés Dorel étaient installés à Paris, au 45, rue de Tocqueville, dans le XVIIe arrondissement. L'immeuble, construit au début des années 1920 pour l'entreprise, possède une magnifique façade ornée de mosaïques et d'inscriptions. Elle témoigne encore aujourd'hui de l'importance qu'avait autrefois cette maison.
La société Dorel avait été fondée en 1900.
Elle s'était spécialisée dans la reproduction de dessins, de plans d'architectes, de documents techniques et de nombreux autres travaux. Félix Dorel, ingénieur chimiste, avait développé des procédés de reproduction utilisant notamment la gélatine.
Ces
procédés permettaient de reproduire des documents à une époque où la photocopie
moderne n'existait pas encore.
Les Procédés Dorel ont également reproduit de nombreux livres et documents. Des ouvrages portant encore aujourd'hui la mention
« Reproduit par les procédés Dorel » sont
conservés dans les collections de la Bibliothèque nationale de France.
Mais
derrière cette histoire, il y avait surtout des hommes et des femmes qui
travaillaient avec leurs mains.
Et moi, j'étais l'un d'eux.
Mon métier : la gélatinographie
La gélatinographie était un procédé de reproduction qui utilisait une matière à base de gélatine.
La formule
exacte avait longtemps été tenue secrète.
Elle
reposait sur plusieurs composants, notamment la gélatine, le sulfate de fer,
l'agar-agar, le fiel de bœuf, l'alun et une petite quantité d'eau.
À l'époque, ce procédé pouvait paraître presque magique à celui qui ne le connaissait pas. Mais pour nous, ce n'était pas de la magie.
C'était notre métier.
La préparation de la plaque demandait beaucoup de précision.
La matière
chaude était coulée sur une plaque de zinc installée sur un système permettant
de la relever jusqu'à environ 90 degrés. Je versais la préparation avec un seau
qui pouvait contenir quinze à vingt litres.
Une partie de la matière restait sur la plaque. Le surplus s'écoulait dans une gouttière puis dans un seau.
Il fallait
ensuite redescendre rapidement la plaque, car la gélatine se figeait très vite.
Sous la plaque de zinc se trouvaient des plaques de marbre. Un système de refroidissement, avec de l'eau réfrigérée circulant dans des tuyaux, permettait de refroidir rapidement le marbre et la plaque.
Tout cela demandait de l'expérience.
Il fallait connaître la matière, sa température, sa réaction et surtout savoir travailler rapidement.
Le ferro-prussiate
Une fois la gélatine préparée, intervenait le ferro-prussiate.
Le
document original était préparé sur un calque puis insolait le ferro-prussiate.
Celui-ci était ensuite appliqué sur la gélatine.
La
réaction chimique tannait la gélatine aux endroits correspondant au dessin.
Le
graphisme du plan se retrouvait alors reproduit à l'envers sur la plaque de gélatine,
afin de pouvoir ensuite être imprimé sur le papier.
C'est là
que commençait véritablement le travail du gélatineur.
-L'encrage.
Avec un rouleau d'encrage, nous déposions l'encre sur la gélatine.
La
particularité du procédé était que les parties tannées retenaient l'encre
tandis que les autres parties pouvaient être nettoyées.
Il fallait
parfois enlever de petites imperfections que nous appelions les « pétouilles ».
-Puis venait le moment du tirage.
L'opérateur appliquait soigneusement une feuille de papier, généralement de bonne qualité, directement sur la gélatine. Il fallait alors exercer la bonne pression et avoir le bon geste pour obtenir une reproduction propre et fidèle.
Cela
paraît simple lorsque je l'explique aujourd'hui.
Mais ça ne
l'était pas.
C'était un
véritable savoir-faire.
Des
documents parfois immenses.
La
gélatinographie permettait de réaliser des reproductions sur différents
supports : papier, intercalaires, chemises cartonnées avec sangles, et
également des travaux en noir ou en plusieurs couleurs.
Nous
pouvions reproduire de très grands plans, parfois de plusieurs mètres de
longueur.
Il pouvait
s'agir de plans de voirie, de réseaux de gaz, d'électricité, de téléphone et de
bien d'autres installations.
Tout cela
était réalisé manuellement.
Pas
d'ordinateur.
Pas
d'imprimante numérique.
Pas de
machine capable de faire automatiquement le travail.
Il y avait
la matière, les plaques, les produits chimiques, les outils et surtout la main et l'expérience de l'ouvrier.
De gélatineur à chef de production.
Chez Dorel, j'ai continué à apprendre et à progresser.
Puis
l'ancien chef de production, Monsieur
Tiruel, est parti à la retraite. Et c'est moi qui ai été choisi
pour lui succéder.
Je suis
donc devenu le nouveau
chef de production.
Pour moi,
ce fut une grande satisfaction.
Je n'étais
plus seulement l'ouvrier qui exécutait le travail :
On me
confiait désormais la responsabilité de la production.
Je
connaissais parfaitement le métier, ses difficultés, ses exigences et ses petits secrets.
Je savais
ce qu'il fallait faire pour obtenir un bon tirage.
Je savais
reconnaître une matière bien préparée.
Je savais
corriger les défauts.
Je savais
aussi que dans ce métier, rien ne remplaçait l'expérience.
Un métier aujourd'hui disparu.
Lorsque je repense à cette période, je mesure le chemin parcouru.
La
gélatinographie appartenait à un monde professionnel qui n'existe plus
aujourd'hui.
Les
machines modernes, l'informatique et les procédés numériques ont remplacé ces
techniques manuelles.
Pourtant,
je ne veux pas que ce métier disparaisse complètement des mémoires.
—Parce que
je l'ai pratiqué pendant près de vingt ans.
—Parce que
j'en connais les gestes.
—Parce que
j'en connais les matières.
—Parce que
j'ai travaillé avec ce procédé de mes propres mains.
—Et parce
que j'en ai encore les photographies et les souvenirs.
Les
Procédés Dorel ne sont plus aujourd'hui ce qu'ils étaient autrefois.
De l'ancien bâtiment industriel, la façade du 45, rue de Tocqueville est restée comme un témoin de cette époque.
Elle rappelle qu'à cet endroit, des hommes et des femmes ont travaillé pendant des décennies à reproduire des plans, des livres et des documents grâce à des procédés qui paraissent aujourd'hui presque incroyables.
-Mais derrière cette façade, il y a aussi mon histoire.
J'ai été gélatineur pendant près de vingt ans.
Je suis l'un des derniers hommes à avoir pratiqué ce métier par le procédé Dorel, la gélatinographie.
Et si je raconte tout cela aujourd'hui, c'est pour qu'un métier issu à la fois de la chimie, de la matière naturelle et du savoir-faire humain ne soit pas complètement oublié.Car ce métier, ce n'était pas seulement un procédé.
Le
cahier de ma mémoire
Cette
vie qui est la mienne
Christophe, 3 ans « décédé à 20 ans »,
-J’ai une photo ou il est avec mon fils Didier, 6 ans.
-Évelyne Patte, une jolie rencontre
Après ma séparation et mon divorce très compliqué avec Denise,
Évelyne
Patte fut une jolie rencontre.
Elle travaillait dans le dix-septième arrondissement, comme moi.
Au début, nous nous voyions très simplement.
Nous
parlions de tout et de rien. Ce qui avait peut-être contribué à nous
rapprocher, c'est sans doute un livre : L'Exorciste.
Elle
lisait elle aussi ce bouquin. Nous n'avions pas encore vu le film, pourtant
déjà au box-office.
-Cinq ans pour divorcer
Évelyne avait été là pour m'aider, heureusement.
Elle travaillait comme comptable dans une entreprise d'emballage-layetier d'objets d'art. Je n'avais pas honte de dire qu'elle avait un très bon salaire. Dès les premiers jours, elle m'avait tendu la main.
Je ne lui avais rien caché sur ma vie avec Denise et nos différents déboires. Il faut reconnaître qu'il y avait des mois où je ne pouvais pratiquement rien apporter à notre couple. Entre les avocats, les avoués, les changements de palais de justice et la pension des enfants, ma paie ne suffisait pas.
Elle me prêtait un peu, beaucoup, passionnément… si j'ose dire.
Denise
m'avait pourri la vie. Sa vengeance fut terriblement insurmontable. Grâce à
elle, j'ai visité au moins trois villes, surtout leurs palais de justice :
Paris, Créteil, puis Pontoise.
Je ne comprenais pas cet acharnement. Dans chaque ville, les avocats refusaient de poursuivre le dossier. Je payais pour rien.
-Les voleurs, ces gens-là », me disais-je.
Abandon d'enfants ? Pour une femme, ce n'était pas grave à cette époque… Ah bon ! Le jour où Denise a abandonné les enfants
-Et voilà le pire.
Comme chaque jour, je prenais mon travail à huit heures du matin.
-Une journée comme les autres.
Avant d'aller au travail, Évelyne et moi allions prendre un petit café ensemble dans une brasserie située entre nos deux lieux de travail. En début de journée, notre responsable de service, Monsieur Gillet, donnait le travail à chaque chef d'équipe.
Une table
correspondait à trois personnes : un chef de table ou chef d'équipe et deux
ouvriers.
Première
étape : le démaculage
du travail de la veille.
Je
reviendrai sur ce mot plus loin.
Vers onze
heures, je ne me souviens plus exactement de l'heure, Monsieur Gillet, qui
était à la réception avec un client, est revenu vers moi tout bizarre.
Il m'a dit : Va vite au portail, une personne veut te voir.
J'ai ôté rapidement mon tablier et ma blouse et je suis arrivé devant l'entrée.
—Didier et Ghislaine étaient là, en pleurs, en cris.
—Leur mère
venait de les abandonner.
—Elle
était déjà loin, elle courait sans se retourner.
Je me suis habillé en vitesse et j'ai retrouvé les enfants.
Direction
Gagny, à la mairie, dans les bureaux des assistantes sociales.
J'étais complètement abasourdi.
Je m'attendais à tout, sauf à ça. Je me suis expliqué sur ma situation du moment, notamment mon hébergement chez une amie depuis notre séparation. Je vous passe les détails de mes explications avec les services sociaux. Ils ont trouvé très vite une famille d'accueil en Normandie.
Vers dix-huit heures, un chauffeur de la petite enfance nous a emmenés dans cette famille. Je les ai accompagnés pour rassurer les enfants. Denise leur avait fait un petit bagage de fortune. Je vous jure que j'étais très mal.
-Et les
enfants n'étaient pas mieux.
Quel traumatisme pour eux ! J'en avais conscience. J'étais certain que leur vie serait marquée par ce triste jour. Trois heures plus tard, nous sommes arrivés dans cette famille d'accueil. Les enfants étaient à bout de forces, durement touchés par cette journée. Ils se sont écroulés de fatigue, si bien qu'ils ne se sont même pas aperçus de mon départ.
Entre-temps, j'avais appelé Évelyne pour lui raconter l'affreuse histoire de cette journée. À mon retour, elle m'attendait. Elle m'a pris dans ses bras. Je pleurais.
—Mes nerfs avaient lâché.
—Le
lendemain, retour à Gagny.
—J'ai
déposé une main courante pour abandon d'enfants.
Puis
retour à la mairie pour les formalités au bureau d'aide sociale, avec l'espoir
d'obtenir une aide pour la garde des enfants. Je l'ai obtenue. Si petite
soit-elle, elle était directement versée à la famille d'accueil. Je complétais
chaque mois.
-Didier près de moi.
J'appelais régulièrement Ghislaine et Didier.
Je les ai
pris plusieurs week-ends avec moi. Mais
Évelyne n'acceptait pas Ghislaine et, pour Didier, elle le tolérait tout juste.
-Alors, au final, j'allais les voir seul.
Ghislaine, qui commençait à se rendre compte de la situation, ne souhaitait plus venir avec moi. Apprendre que je n'étais pas son père fut sans doute un traumatisme supplémentaire pour elle, je l'ai supposé.
Elle préférait rester dans sa famille d'accueil.
Alors, avec l'aide des services sociaux d'Aubervilliers, j'ai recherché Didier pour l'avoir plus proche de moi.
Je l'ai fait placer dans une autre famille.
Cette nouvelle famille habitait dans une grande tour appelée la tour Périphérique. Elle donnait — et donne toujours, d'ailleurs
— sur le boulevard circulaire, le
périphérique.
Didier
n'avait plus grand-chose comme affaires valables.
Je ne m'en
étais pas rendu compte, mais il avait beaucoup grandi.
Avec
Évelyne, nous l'avons rhabillé complètement.
—Enfin, mon fils était près de moi.
Chaque week-end, nous passions de merveilleux moments ensemble.
Mais
chaque fois que je le ramenais, c'était l'horreur : des cris, des pleurs,
encore et encore.
J'en avais
vraiment marre.
Enfin, mon permis de conduire !
Malgré
tout ça, une bonne nouvelle : enfin, j'avais eu mon permis, après trois essais.
Premier
essai à l'armée : j'avais été piégé.
En civil,
c'était interdit à cette époque. Quand tu étais militaire, tu devais rester
militaire.
Les cons !
Donc, je
n'avais pas pu passer mon permis.
Deuxième
essai : je l'ai passé quand j'étais avec Denise.
À cette
époque, c'était dans la voiture et beaucoup à la tête du client, voire même,
disait-on, avec des dessous-de-table et la complicité de certaines auto-écoles.
C'est comme ça que René, mon frère, l'avait eu, comme ça certainement.
-Di Maria, il s'appelait, l'inspecteur.
Un pied-noir. Un vrai vice-lard.
Il
semblait prendre plaisir à voir trembler le candidat dans la voiture.
Je n'avais
pas trop mal répondu à ses questions, mais pour le parcours, j'étais en panique
complète.
-Calé, recalé.
—Je le voulais, ce permis !
Évelyne
m'avait offert un 33 tour sur le permis de conduire :
Comment
réussir son permis.
Moi, des
bouquins, j'étais à fond dedans : du rabâchage jour et nuit, des cassettes VHS…
Le permis,
c'était une grille avec quarante ou cinquante questions sur un écran où
passaient quatre mises en situation du code de la route.
Il fallait mettre une croix sur la ou les
cases A, B, C ou D.
Di Maria —
encore lui — était l'inspecteur principal de l'épreuve.
Enfin, convocation
à la sous-préfecture du Raincy, dans le 93.
Début de
l'épreuve.
Quelle
chance ! Je voyais tout ce que j'avais appris par cœur.
Dernier
tableau.
Fin de
l'épreuve.
Enfin !
Arrivé
devant mon tortionnaire, il a posé son transparent de contrôle sur ma grille.
Une fois.
Deux fois.
D'un seul
coup, il se lève et hurle, tout fier :
Hé,
les amis ! J'ai un zéro faute, là !
Je n'y
croyais plus.
Sur
cinquante candidats, j'étais le seul à avoir fait zéro faute.
Je n'en
revenais pas.
J'ai eu
mon papier pour passer la conduite, que j'ai obtenue en deux passages.
Qui m'a
fait passer la conduite ?
Di Maria,
cette fois encore.
Il m'avait
dit :
-La haine !
Il ne comprenait pas qu'avec sa façon d'impressionner le candidat, il foutait la trouille à celui qui était au volant.
-Deuxième passage.
Après plusieurs leçons supplémentaires, je suis enfin tombé sur un autre inspecteur.
Tout s'est
bien passé.
J'étais
gonflé à bloc.
De toute
façon, il ne s'est pas beaucoup occupé de moi. Il discutait avec le moniteur de
l'auto-école, un ami à lui.
Tiens
donc…
À un
moment, il me dit :
Zut, zut, zut !
Je vais à
gauche.
Et oui, je
suis ambidextre.
« Pas grave », m'avait-il dit. « Rattrapez
plus loin. »
Trente
minutes plus tard, je me dis :
« Bon, bah c'est foutu. »
Il sort un
carnet jaune, le pose, puis prend le carnet rose.
Hourra !
Après
quelques notes, il m'a donné mon papier en me disant :
Ouf !
Enfin,
j'avais mon permis de conduire.
Notre première voiture
Le père
d'Évelyne nous avait offert sa vieille voiture, une deux-chevaux.
Elle
tombait trop souvent en panne.
Alors nous
avons trouvé une belle R8, pas trop chère.
Nos vacances ?
Elles
étaient dans le Sud-Est ou le Sud-Ouest.
La mère
d'Évelyne avait de la famille des deux côtés.
Une année
à droite, l'autre à gauche.
Première
année de permis : la Camargue, en Renault 8 Major.
Avant,
c'était soit le train, soit tassés dans la voiture du père.
Une condamnation que je n'ai jamais comprise
J'avais
été condamné pour avoir rendu à leur mère ses enfants, qu'elle avait pourtant
abandonnés quatre ans plus tôt.
Une mère
que je considérais comme indigne de ce nom et qui n'était jamais intervenue
pour leur bien-être.
En plus, j'avais été condamné pour avoir adopté une fille qui n'était pas de moi, mais qui était issue d'un viol par un marchand de tapis malvoyant — en plus !
-Je l'ai appris bien plus tard.
Alors, à mon tour, je me suis senti violé par la justice, qui avait profité de ma faiblesse pour me donner l'estocade.
Je
trouvais que le juge n'y était pas allé avec le dos de la cuillère.
J'étais
devenu un voyou et elle recevait des lauriers.
-C'est ça,
la justice.
J'ai
assisté à des jugements en tant que juré. Oui, c'est ça : les jurés sont
bidons. C'est le juge qui leur donne son avis pour les jugements. Il est trop
juge et partie. Forcément, les jurés suivent le juge, presque à chaque fois.
Oui, j'en
ai voulu à ce ou ces juges de ne pas avoir tenu compte du fait que moi, je ne
les avais pas mis dehors, et encore moins laissés sans rien.
Je m'étais
battu pour leur bien-être, même si ce n'était pas parfait.
Moi,
j'avais été condamné à payer chaque mois 500 francs, soit 76,22 euros, et elle,
cent francs, soit 15,24 euros, qu'elle n'avait pratiquement jamais payés.
Ce jugement m'avait achevé, mais il avait aussi eu raison de mon couple avec Évelyne.
-La fin de notre histoire
Foire du Trône, en juillet 1975.
J'avais
tenu ma promesse : je couperais ma moustache si, avec Évelyne, notre histoire
prenait fin.
Oui, ce
n'était pas encore complètement la fin, mais ça n'en était pas loin.
Nous en
avions parlé longuement.
Évelyne
était très portée sur le sexe.
Moi, je
n'assurais plus trop.
Je n'étais
vraiment pas à la hauteur. Alors elle allait ailleurs.
Je ne
souhaite pas salir sa mémoire, car c'était vraiment une chic fille.
J'avoue
lui devoir beaucoup.
Elle était
atteinte de rhumatisme articulaire aigu.
Elle
m'avait appris sa maladie et aussi comment agir en cas de crise.
J'avais
donc appris à lui faire ses injections intramusculaires.
Dès
qu'elle avait une crise, avec des contractions musculaires, des blocages et de
très fortes douleurs, il lui fallait rapidement son traitement.
Cela la
fatiguait beaucoup.
Elle
allait s'allonger le temps que la crise passe.
Elle avait
toujours sur elle ce qu'il fallait pour son traitement.
Je m'étais
formé pour pouvoir lui faire correctement ses injections.
Une dernière fois
Une
dernière chose, avant de fermer cette partie de ma vie.
Son ami
d'enfance la voulait depuis longtemps.
Mais, par
deux fois, elle en avait préféré un autre.
Quand nous
nous sommes séparés, elle avait dit qu'elle irait avec lui.
« De toute façon, rien ne m'empêchera de voir
ailleurs », m'avait-elle dit.
J'avais
trouvé une petite location proche de mon travail, rue Legendre.
Nous avons
continué à nous voir encore quelques mois.
Il est vrai que j'aimais beaucoup faire
l'amour avec elle.
Je n'ai
pas rencontré de femme avec la même fougue.
-Un jour,
elle m'avait appelé :
J'ai une crise, viens vite.
Alors j'ai foncé avec mon R8.
Je lui ai
fait son injection.
Elle
m'avait demandé d'attendre que la crise passe.
Elle est
passée.
Alors elle
m'a collé contre elle, m'a embrassé chaleureusement et m'a dit :
Reste
cette nuit avec moi, je veux te faire l'amour une dernière fois.
Cette
dernière fois fut vraiment inoubliable.
Il avait
fallu que je fasse un choix : l'aquarium et mon tableau… ou la Renault 8 Major.
J'ai choisi la R8, avec quelques regrets.
Et puis
est arrivée celle qui, aujourd'hui, partage ma vie depuis cinquante ans.
Évelyne avait accepté, avec ses parents qui poussaient derrière, de se marier avec son ami d'enfance, un catholique limite intégriste.
-La pauvre.
Avec elle,
il n'aura pas la loi.
Quelques
années plus tard, j'ai appris qu'elle avait eu une fille.
Neuf mois
après notre dernière fois.
Je suis
certain qu'elle était de moi.
Enfin… Un secret bien gardé.
Le cahier de ma mémoire
Cette vie qui
est la mienne
14-Divorce et
désaveux de paternité
Début du
divorce
Après avoir abandonné Ghislaine et Didier devant la porte de mon travail en 1970 j'avais rencontré un avocat, quand il m'avait donnés ses honoraires je suis tombé de haut, mais je ne pouvais rester dans cette situation d'ambiguïté la petite Evelyne me plaisait bien alors je m'étais dit un jour si nous devions aller plus loin autant être libéré de cette furie «Denise».
En effet à cause de son fils Christophe, qui ne recevait aucune autorité il n'écoutait personne, alors je commençais de plus en plus à m'engueuler avec Évelyne au début, je lui disais tu ne devrais pas le laisser faire ce qu'il veut, ce gosse ne respecte rien, aucune autorité en plus les parents et grands-parents, d'Evelyne le chouchoutaient et le gâtaient vraiment trop,
alors il leurs crachait dans la gueule, montait sur la table,
poussait d'énormes colères, personne ne lui disait rien, puis moi j'avais été
avertis de ne pas me mêler de l'éducation de ce petit monstre.
«je m'en souviens
encore elle dit à sa mère de toute façon tu es méchante tu nous as abandonnés»
à neuf ans elle avait souffert de cette séparation, j'en avais la conviction.
Des juges ça non j'avais rendu des enfants à une femme qui
les avait abandonnée.
J'avais été condamné pour avoir
rendu à une mère ses enfants, alors que quatre ans plutôt elle les avait
abandonnés.
Bien sûr j'avais de la haine à cette époque. Je trouvais que le juge n'y avait pas été avec le dos de la cuillère, j'étais devenu un voyou et elle recevait des lauriers c'est ça la justice en 1974...
-Dernier combat contre la diablesse.
Chaque mois pendant huit ans j'ai envoyé en temps et en heure « contrairement à Denise », les cinq-cents francs, mais voilà qu'un jour boom, je reçois d'un tribunal une révision de la pension alors qu'il était bien spécifié que cette pension ne devrait pas être révisée sur le coût de la vie.
-Mon sang
n'avait fait qu'un tour.
Notre voisine l'avocate Martine Sten... souhaitait cinq
témoignages, d'amis proches et de la famille, j'avais eue Alain, ma tante
Raymonde qui savait que Ghislaine n'était pas ma fille, Joseph son mari avait
été un peu retissant, mais suivi quand même ma tante et enfin Suzanne et Dédé
qui n'étaient pas encore mariés, j'avais donc eu les cinq témoignages.
«Je reçus d'un tribunal
une révision de la pension alors qu'il était bien spécifié que cette pension ne
devrait pas être révisée sur le coût de la vie ».
De toute façon c'est à sa mère qu'elle devait en
vouloir, enfin je pensais.
Le cahier de
ma mémoire
Cette vie qui
est la mienne
15-Patricia
enfin
Pour commencer je vais vous la décrire
brièvement.
Ses origines « maternelles » Sa grand-mère
« maternelle » Christiane
Une mère issue
d’un milieu peu fortuné, dont les parents venaient de l’assistance publique.
Ce n’est pas
facile à écrire, mais à l’époque, les enfants étaient placés dans des familles
pour servir de main-d’œuvre bon marché : exploités, fouettés, maltraités,
parfois violés « droit de cuissage », nourris
à peine comme des animaux.
Les rejetons
sans famille ont beaucoup souffert.
L’Ancien
Régime et le XIXe siècle nous ont transmis l’image d’enfants rejetés, promis à
un destin terrible.
Cette vision
n’est pas fausse, mais certains refusaient de subir : injures, calomnies,
malveillances, autant de résistances face à l’humiliation.
Cela forgeait
des caractères en béton, et je peux vous dire qu’elle en avait.
Son grand-père « maternelle » Lucien.
Son enfance
était plus floue, mais il avait sans doute subi le même traitement que sa femme
avant qu’ils ne se rencontrent.
Ils eurent
presque six enfants : deux filles et deux fois des jumeaux « dont un est décédé peu après sa naissance ».
Ses origines « paternelles »Sa grand-mère
« paternelle » Marie
Les Bretons étant assez secrets, je n’ai que peu
d’informations.
Son grand-père
« paternel » Guillaume, travaillait à la SNCF et fit entrer
beaucoup de membres de sa famille à Paris. Il était très respecté. De cette
union naquirent Jean-Marie
« mon beau-père» et, dix
ans plus tard, Michel.
Guillaume est
décédé dans sa quarantième année.
La rencontre de ses
parents
Son père Jean-Marie faisait son service militaire
près de Chartres. C’est dans le petit village de Morançez qu’il
rencontra Ginette, alors âgée de 16-17 ans.
Elle était déjà très belle et convoitée, mais sa
mère et ses frères veillaient sur elle.
Ginette tomba enceinte à 17 ans. Ils se marièrent
et Patricia naquit le 9 mai 1954. Ils s’installèrent à Bobigny, près de la mère
de Jean-Marie. Ginette devint secrétaire de direction, Jean-Marie passa un
examen et devint chauffeur de taxi. Patricia, souvent gardée par sa grand-mère
Marie, adorait cette dernière.
Mais entre Ginette et Marie, il y avait des
tensions.
Ginette arrêta
de travailler pour s’occuper de Patricia et gérer la comptabilité de son mari.
Très bonne
gestionnaire, elle avait obtenu un diplôme de secrétaire comptable chez Pigier.
Le couple acheta un pavillon plus grand, puis un autre en Bretagne qu’ils
firent construire, et plus tard un petit appartement F2.
Patricia grandissait dans une famille sans
histoire.
À l’école, elle s’en sortait correctement, obtint
son certificat d’études, puis intégra une école professionnelle de secrétariat.
Elle décrocha son brevet et une place comme employée dans une caisse en 1973.
La première fois que je l’ai vue, Patricia avait 19 ans.
Coup de foudre à la station Villiers. J’aperçois
cette jolie jeune fille et me dis : « Non, elle n’est pas
pour toi. Trop belle, trop classe. » À ce moment, j’étais en
plein divorce qui n’en finissait pas avec Denise, et mon histoire avec Evelyne
touchait à sa fin. Nous étions en septembre 1974, j’avais bientôt 29 ans, et je
devais reprendre ma vie en main.
Mes mensonges.
Je n’aurais
jamais parié sur un avenir avec elle. Alors, chaque fois qu’elle me parlait de
ses parents, de leur pavillon et de leur maison en Bretagne, je me sentais à
des années-lumière.
J’ai commencé
à inventer que j’étais commercial à l’international, que je voyageais beaucoup.
Je m’étais
enfermé dans mes propres mensonges.
En 1975, ma séparation avec Evelyne devint
définitive. J’ai loué une petite chambre de bonne rue Legendre, près de mon
travail « 17 rue de Tocqueville, Paris 17e ». Mon divorce
avec Denise fut enfin prononcé, mais il fallait encore payer l’avocat pour
obtenir la grosse « l’acte officiel ».
La vérité et ses
parents
Au bout de huit mois, je me suis confessé. Elle
m’en a voulu, mais elle était amoureuse. Le plus dur fut quand elle dut parler
de moi à ses parents : neuf ans plus vieux qu’elle, fraîchement divorcé, je
n’étais pas le parti idéal. Peu à peu, elle me présenta à sa famille la plus
ouverte. Nous passions nos soirées dans ma petite chambre de bonne de 15 m², à l’étroit mais heureux.
L’événement qui a
tout changé
Malgré nos précautions, Patricia tomba enceinte
en avril 1976. Ses parents furent déçus mais prirent la décision
rapidement : le mariage.
J’ai payé les derniers frais d’avocat, obtenu les
certificats nécessaires, passé la visite médicale obligatoire, et nous avons
publié les bans. La date du mariage fut fixée au 5 juin 1976.
Peu d’invités : ses parents seulement, qui nous aidèrent à nous
installer.
Le mariage
À 15 jours du mariage, Patricia fit une allergie
avec des rougeurs et pustules. Le jour J, sa mère maquilla les boutons.
Patricia avait choisi une saharienne, j’avais un petit costume. Elle a eu
quelques larmes justes avant de dire « oui », mais tout s’est
bien passé. Pas de grande fête : photo souvenir, un
repas à Meaux, puis chacun chez soi.
Le drame
Quelques jours plus tard, en pleine nuit,
Patricia fut prise de violentes douleurs au ventre et d’une hémorragie. Le
médecin la fit hospitaliser en urgence : notre bébé était mort dans son ventre.
Elle aurait pu mourir d’une septicémie.
Des mauvaises langues dirent qu’elle avait
provoqué un avortement, mais l’obstétricien confirma l’origine de l’infection
et nous assura que nous pourrions avoir d’autres enfants.
Notre petit passage en suisse
Première
vacances, presque un voyage de noce, en suisse à Vevey.
Août 1976 : une canicule sévissait en France.
Nous, nous étions à Métabief, dans le Doubs, où
il pleuvait presque tous les jours. Cela ne nous a pas empêchés de profiter, de
visiter Besançon, puis Nancray où j’avais passé 4 mois chez Monsieur et Madame
Beau « mon ancienne famille d’accueil ».
Nous, nous étions à Métabief, dans le Doubs
Ces vacances,
loin de tout, furent magnifiques. Allongés sur le lit, à regarder la pluie
tomber, je sentais que nous étions heureux malgré nos blessures. La bonne
nouvelle.
En septembre
1976, Patricia tomba de nouveau enceinte.
Le 11 mai 1977, notre fille Stéphanie vint
au monde.
En résumé
Entre
blessures et rencontres.
Avant ma
femme Patricia de 1974 à 2026
Je quittai
l’armée en février 1966. À mon retour, j’étais livré à moi-même.
Mes
parents et moi étions fâchés depuis longtemps; honnêtement, je sentais peu
d’amour de leur part.
Pendant
quelques semaines, je me réfugiai chez un pseudo-oncle à Saint-Maur-des-Fossés,
mais ce n’était qu’un abri temporaire. Il me fallait rapidement reprendre ma
vie en main : reprendre mon travail, trouver un logement. Ce fut dans un hôtel
à Asnières. Je devais tout faire pour tenter de me reconstruire seul.
C’est dans
ce contexte fragile que je repris mon emploi chez Industria. J’avais appris mon
métier de gélatineur « impression sur matière gélatineuse » avant de
partir à l’armée.
Mon
patron, Monsieur Baudard, un homme juste et bon, m’accueillit comme employé
qualifié cette fois, mais je n’eus aucune augmentation. C’était dur, mais il
fallait continuer à avancer.
Peu après,
ma vie prit un tournant inattendu : en 1966, je rencontrai Denise au Chalet du
Lac, un dancing près du Bois de Vincennes.
À cette
époque, je cherchais encore un repère, quelqu’un pour me tenir la main dans
cette vie un peu chaotique.
Denise
devint cette bouée de sauvetage, en quelque sorte.
Au début,
nous nous entendions plutôt bien, mais rapidement les disputes s’installèrent.
Nous avions des caractères différents, des habitudes inconciliables. Et puis
elle était fille-mère.
Elle avait
eu sa fille suite à un viol, pendant son transit de La Réunion à Madagascar,
dans un hôtel mal famé, peu cher, reconnu par des marins et des commerçants
qui, pour la plupart, étaient dans l’attente d’une correspondance vers le
continent « la France ». Son violeur était un marchand de tapis,
m’avait-elle raconté.
Arrivée
chez sa mère à Malakoff, en 1963 elle mit au monde Ghislaine.
Elle
trouva dans un premier temps un travail de serveuse, puis plus tard chez
Thomson-CSF comme employée dans le service reprographie. Cela nous avait un peu rapprochés
d’être dans la même branche de travail, enfin bon.
Elle aussi
avait souhaité avoir son indépendance ; elle avait alors trouvé refuge dans une
maison pour mères célibataires : la maison de la mère et de l’enfant.
Nous avons eu un fils, Didier, pour sauver
les apparences.
Mais la
naissance de Didier ne comblait pas le vide entre nous. Nous nous accrochions à
l’idée d’une famille parfaite, mais le cœur n’y était plus.
Les
tensions grandissaient, et notre mariage se transforma peu à peu en combat
silencieux, voire même violent. Après des années de disputes, d’accrochages, de
reproches et d’incompréhensions, nous décidâmes de nous séparer. « Plutôt soyons honnête j’ai pris le plus d’affaires perso et je me
suis tiré de cet enfer ».
Le divorce
dura cinq longues années, mais nous essayâmes de rester cordiaux pour Didier.
Parallèlement, ma vie sentimentale se
compliquait encore.
En 1969,
je rencontrai Evelyne, une petite beauté aperçue à la station Villiers dans le
métro. Tout de suite, il y eut du plaisir, de l’attirance… mais pas vraiment
d’amour.
Elle aussi
était fille-mère, avec une situation stable et elle m’aida pour certaines
affaires liées à mon divorce.
Son fils,
je ne le supportais pas. Le plus dur pour moi, c’était que je n’avais aucun
droit sur lui. À cinq ans, c’était une vraie petite peste.
« Stop, pas touche », m’avaient dit
clairement ses grands-parents.
Evelyne me comprenait, mais ne lui disait rien ; cela a brisé notre
couple. Mais pas seulement : il y eut aussi un couple d’échangistes, puis des
rencontres hasardeuses — non, pas pour moi.
Alors, au
travail, je ressentis le besoin de changer d’air.
Lassé
d’Industria, où aucune augmentation ne venait récompenser mon expérience et mon
évolution professionnelle, je partis chez Dorel, les inventeurs des procédés
Dorel. J’y fus embauché comme chef de table, un poste plus valorisant et mieux
rémunéré.
Cette
période fut un mélange étrange de plaisir, de fatigue et de décisions
importantes : Evelyne d’un côté, le travail de l’autre, le sexe, alors que moi
je pensais avant tout à la reconstruction de ma vie.
Avec
Evelyne, la passion fut intense mais difficile à vivre. Comme je l’ai écrit,
elle aimait le sexe, moi beaucoup moins ; j’avais parfois des maux de dos, je
faisais lumbago sur lumbago. Et puis un jour, je l’ai surprise avec son chef de
service. Ce fut la fin. Nous nous séparâmes d’un commun accord, mais en amis.
Puis vint septembre 1974, le moment qui
allait tout changer.
J’ai
rencontré Patricia, l’amour de ma vie. Ce fut un véritable coup de foudre, un
mélange d’émotion et d’espoir, une chose que je n’avais jamais connue. J’avais
dû me dire que c’était enfin la bonne.
À trente
et un ans, enfin, j’avais droit au bonheur.
Comme je
ne voulais pas la perdre, je lui avais fait croire un tas de mensonges pour lui
faire croire que j’étais un mec bien sous tous rapports. Jusqu’au jour où il a
fallu faire tomber le masque, au risque de la perdre. Alors, en douceur, j’ai
fini par lui avouer qui j’étais, ma vie avant de la rencontrer : mariage,
divorce, travail en atelier, petit salaire, etc.
Je
pleurais en lui avouant : « Je suis très amoureux de toi. Moi, je suis un
pauvre type, juste un petit ouvrier qualifié, mais je te jure que je vais me
battre pour que tu sois fière de moi. » Aujourd’hui, en 2026, je peux dire que
j’ai tenu mes promesses.
Je ne sais
plus vraiment pourquoi elle avait pardonné mes mensonges, mais après ça, j’ai
vécu une sorte d’idylle avec elle.
Elle
m’avait présenté à ses parents. Au début, ça a été assez froid ; la pilule fut
dure à avaler. Fille unique, je n’étais pas du tout le genre de mec qu’ils souhaitaient
pour elle. Elle les a mis devant le fait accompli.
Nous nous
sommes fréquentés de 1975 au 5 juin 1976, date de notre mariage à la mairie de
Bondy, avec juste ses parents comme témoins. Nous nous aimions vraiment,
tellement que Patricia est tombée enceinte.
Nous nous
sommes donc mariés le 5 juin 1976. À cette époque, Patricia attendait un bébé,
mais tragiquement, elle l’a perdu peu après notre mariage. Cette épreuve, bien
que douloureuse, renforça nos liens.
Un peu
avant le mariage, les parents de Patricia nous avaient loués leur beau petit F2
à Bondy, tout aménagés pour nous dépanner. Comme ma belle-mère recevait
directement sur son compte la paie de Patricia, elle prélevait le loyer et lui
donnait le reste au compte-gouttes.
Ce fut certainement le début d’un long parcours pour que Patricia puisse enfin reprendre elle-même la gestion de ses revenus.
Avec
l’arrivée de Stéphanie, le 11 mai 1977, il y avait des mois où, selon les
désirs de madame mère, qui tardait à donner le chèque des revenus de sa fille,
nous devions jongler avec ma seule paye.
J’en étais arrivé à soupçonner sa mère de faire fructifier les revenus de sa fille avant de lui verser une partie de ceux-ci.
Une réunion de famille houleuse eut lieu entre Patricia, moi et ses parents. Patricia devait récupérer son compte, cela devenait urgent, car nous avions le projet de nous lancer dans une location-vente à Bobigny, dans un immeuble récent. Nous devions avoir le budget pour notre projet.
Ouf, enfin
: avant même que nous ayons ouvert un compte bancaire, Patricia réussit à
convaincre ses parents de récupérer son argent. Boutade de maman :
« Oh, ça sera juste, mais vous vous en
sortirez. »
Et oui, nous nous en sommes bien sortis.
Moi,
j’avais deux boulots : l’imprimerie la journée, le soir la Préservatrice
foncière « encaissement et
assurance-vie » pour combler le manque à gagner d’une pension de cent
francs pour Ghislaine et Didier.
Stéphanie était gardée par la grand-mère, qui ne travaillait plus. Nous la déposions le matin avant de partir au travail et la reprenions le soir.
Là, nous devions supporter les radotages de la grand-mère sur les prix, les économies qu’elle faisait en achetant son paquet de nouilles ou tout autre produit. Râle-bol. J’avais fini par laisser Patricia récupérer notre fille seule.
Vingt-deux
ans, nous sommes restés à Bobigny, où nous étions devenus propriétaires de
notre appartement. Stéphanie avait bien grandi ; elle avait rencontré celui qui
est devenu son mari.
Après Bobigny, nous avons acheté un petit pavillon à Drancy.
Miracle :
mes beaux-parents nous avaient aidés. Nous devions reprendre le crédit qui
restait de Bobigny pour pouvoir acheter à Drancy.
« Enfin surtout leur fille, pas le
vilain petit canard ».
La banque
était sur le point d’accepter, quand les parents de Patricia lui ont fait un
joli cadeau : ils ont remboursé notre crédit.
Avec la
vente de Bobigny en 1999-2000, nous avons enfin pu acquérir notre premier
pavillon à Drancy.
Nous y
sommes restés dix ans. Nous y avons laissé de bons souvenirs, mais aussi un
très mauvais : en décembre 2008, drôle de date, la découverte du cancer des
ovaires de Patricia.
Elle a été opérée le 31 du même mois : la totale, une véritable autopsie, ouverte des seins au pubis. Quelle balafre. C’est sûr qu’avec la chimio, ça lui a sauvé la vie; avec les années, on peut enfin le dire.
Stéphanie
était devenue esthéticienne, Boris, son compagnon, professeur
d’électrotechnique agrégé. Notre fille avait trouvé un poste à : Vaires-sur-Marne.
Nous nous sommes rapprochés d’eux en vendant Drancy pour un pavillon à
Chelles-Chanteraine, en 2010
La vie allait à une vitesse fulgurante.
Deux
petits-enfants sont nés : Mila, puis plus tard Deyan.
Le feu… «
Au secours, une chambre a brûlé ! » Dans notre pavillon de Chelles, avec l’aide
de l’expert de l’assurance, il a été rénové.
De suite
après, nous l’avons vendu, après n’y avoir vécu que trois ans. Pourquoi trois
ans ? Le temps de la réparation, nous avons vécu un an dans un F2 à Vaires ;
quand nous nous sommes séparés de Chelles, nous en étions propriétaires depuis
quatre ans au total.
En 2014,
en nous promenant dans le bois de Vaires, nous avons eu comme un coup de foudre
pour ces petits immeubles du bois de Vaires.
Nous avons
donc acheté un bel appartement, que nous avons rénové avec l’aide de notre ami,
propriétaire de notre ancien F2, rue de Chelles.
Nous y
vivons depuis cette date, aujourd’hui en 2026.
Les
petits-enfants ont grandi : Mila a eu son bac. Deyan m’attriste ; il me
rappelle mon fils Didier, décédé en 2018 après un divorce, une vie de bohème et
un cancer foudroyant.
Grosse
tristesse.
Mais je
n’oublie pas ma fille Stéphanie, qui se bat elle aussi contre cette saloperie,
et je remercie du fond du cœur mon gendre Boris : sans lui, ma puce ne serait
sûrement plus là. Sauvée d’un cancer du sein et d’une tumeur au cerveau, elle
est aujourd’hui suivie sérieusement pour deux méchantes métastases au foie.
Boris avait
depuis longtemps le projet de partir dans le Sud, et voilà que fin 2025, ils
ont vendu leur appartement de Vaires pour s’installer dans la proche banlieue
de Montpellier, bien sûr après avoir obtenu un poste à Sète, la ville de
Georges Brassens.
Nous sommes
le 13 Aout 2026. Je ferme la parenthèse, mais la vie continue. J’ai eu
quatre-vingts ans le 20 septembre 2025.
J’espère
pouvoir en écrire la suite encore longtemps.
Le cahier de
ma mémoire
Cette vie qui
est la mienne
16 –
Arrivée de Stéphanie DC de Charline
Arrivée de Stéphanie, notre fille – 11 Mai 1977
Photo de Stéphanie bébé dans les bras de sa maman
Avec ma tante Raymonde et son mari Joseph.
Avec son arrière-grand-mère
Départ chez les parents de Patricia pour cette première visite
En Bretagne chez les grands-parents
Avec nos amis et leur première fille Charline – Alain et Karine « et Rita »
Un dernier hommage à Charline Hier, le 27 avril 2022, nous
avons fait un dernier adieu à notre amie Charline, DCD le 19 avril 2022, après
cinq années de bataille contre le cancer.
Moi, je ressens une peine énorme, mais aussi une grande culpabilité à
cause de mon caractère de con.
Oui c’est certain, je dois bien l’avouer, j’aime bien avoir des ami/es
malheureusement, j’ai l’impression après quelques temps je m’en lasse et fini
par me fâcher avec.
Bien sûr après je le regrette mais c’est
trop tard le mal est fait, ça vient certainement de ma jeunesse et de la
solitude que j’avais vécu « relisez-moi
et analysez-moi, alors vous trouverez la
raison de ce mal vivre avec les gens ».
Un truc idiot, « j’aurais
bien aimé rester amis avec mais voilà ».
Il y a quelques années, j’aurais aimé qu’ils viennent chez nous.
Ils ont préféré le contraire, alors je me suis vexé bêtement.
Je le reconnais aujourd’hui.
Pourtant, nous aurions aimé passer quelques moments avec toi Charline
avant que tu disparaisses.
Quand j’avais appris pour ton cancer, je n’avais pas cru que tu ne t’en
sortirais pas.
Heureusement, Patricia est toujours restée en
contact avec toi, mais tu ne t’es jamais plainte de ta maladie, jusqu’au
dernier jour.
Patricia t’avait appelée… Quand ton téléphone a sonné, tu as dit à
Alain, ton mari :
« Patricia. Ce fut un mot, ton dernier
sans doute ».
Pardon Charline pour ne pas avoir été avec toi dans un moment pareil…
comme tu l’avais été pour Patricia quand elle-même avait eu un cancer.
La
mélodie du bonheur. La belle-maman
Stéphanie et la sœur à Boris
Le Papy, Deyan et Mila
Mila vient d'avoir 19 ans en 2026 à
décrocher, son bac avec
mention
Deyan « m'inquiète le devrai-je
« non » à 17 ans aujourd'hui 2026.
Ils se sont mariés le 9
août 2018.












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